Cet été la mythique sitcom américaine créée par Marta Kauffman et David Crane fête un triste anniversaire : voilà onze ans que sa production s’est arrêtée, après dix saisons de bons et loyaux épisodes. Alors que l’exposition hommage qui se tiendra à Londres en septembre prochain affiche déjà complet, l’impact des aventures de Monica, Phoebe, Rachel, Chandler, Joey et Ross, dépasse toujours autant l’entendement.

 

Vänner Kanal 5,  På bilden: Matt Le Blanc som Joey, Lisa Kudrow som Phoebe,  Jennifer Aniston som Rachel, David Schwimmer som Ross,  Matthew Perry som Chandler & Courtney Cox som Monica. Bildkälla: Warner Bros Org. titel: Friends Prod.år: 2004
C’EST DUR, MAIS VOUS N’AVIEZ QU’À PAYER VOS LOYERS, BANDE DE PAUVRES

 

Outre les rires pré-enregistrés qui résonnaient à chaque vanne, le légendaire générique I’ll Be There For You des Rembrandts et la célèbre coupe de cheveux ringarde qu’arborait Jennifer Aniston, baptisée “The Rachel”, l’héritage de la sitcom est d’une richesse insoupçonnée. Et son influence reste sous-estimée, car Friends n’était pas qu’une simple série. C’était une série en avance sur son temps. Et c’est pourquoi nous avons, aujourd’hui encore, beaucoup à apprendre d’elle.

 

Une révolution télévisuelle

 

Si l’on observe le paysage des séries télé, les fondements de Friends (personnages, lieux, répliques, etc.) ont souvent constitué une inspiration majeure pour ses remplaçantes. Le meilleur exemple à ce jour n’étant autre qu’How I Met Your Mother (HIMYM). La série de Carter Bays et Craig Thomas met en scène, sur le modèle de Friends, une bande de potes vivant à New-York, qui passe également le plus clair de leur temps dans le même café. Ce dernier étant situé en dessous de l’appartement où trois des protagonistes vivent en colocation.

 

Au rang des personnages, l’influence est toute aussi flagrante. Barney Stinson, le séducteur enchaînant les conquêtes féminines, prend la suite de Joey, le dragueur sans attaches qui prône l’amour le temps d’une nuit. La charmante Robin Scherbatsky, débarquant de nulle part lors du premier épisode d’HIMYM, fait évidemment écho à la séduisante Rachel, elle-même introduite dès le premier épisode. Les deux apportant chacune une intrigue qui servira de fil conducteur : Robin est-elle la « mother » en question ? Rachel finira-t-elle par se marier ?

 

Quant à Ted Mosby, le narrateur d’HIMYM, ses déboires conjugaux n’ont d’égal que ceux de Ross. Architecte, il décide de se reconvertir en professeur afin de mieux gagner sa vie, tout comme Ross quittait le musée où il travaillait en tant que paléontologue pour devenir…professeur. Ted continuera de suivre le chemin de son prédécesseur, se faisant notamment charrier à cause de sa veste en tweed ou en sortant avec une de ses élèves, alors que le règlement de l’université l’interdit.

 

RossTed
A gauche : Ted Mosby en compagnie d’un animal domestique peu commun, à droite : Ross Geller en compagnie… d’un animal domestique peu commun (Crédit : Comedy Central)

Non contents de s’inspirer grandement du pitch de Friends, les créateurs d’How I Met Your Mother ont également jugé bon de reprendre quelques répliques. Parmi elles : le célèbre “challenge accepted” qu’assène régulièrement Barney, et que l’on peut entendre dans l’épisode 12 de la quatrième saison de Friends

Pâle copie ou simple hommage actualisé ? Le débat est ouvert. Toujours est-il qu’aujourd’hui le format de 20 minutes par épisode (qui était d’ailleurs passé à 30 minutes lors des dernières saisons de Friends) semble avoir fait son temps, et les rires en boîtes également.

 

Cependant, la construction du scénario de Friends a révolutionné le genre. Et c’est dans cette lignée que s’inscrivent par exemple Community, The Big Bang Theory ou encore The Office. Autant de séries qui s’inspirent des mêmes codes : une unité de lieu, un groupe de protagonistes qui évoluent ensemble et autour duquel gravitent d’autres personnages faisant avancer l’intrigue, etc.

 

Une chose est sûre, si certains épisodes de la légendaire sitcom ont comptabilisé jusqu’à plus de 50 millions de téléspectateurs au moment de leur première diffusion, c’est aussi parce que la série apportait un regard nouveau sur la société.

 

Un miroir de la société

 

A l’heure actuelle, il paraît certes impensable de vivre au coeur de New-York en passant autant de temps au café avec ses potes qu’à son boulot. Cela dit, la grosse pomme de l’époque était bien différente de celle que l’on connaît aujourd’hui : ayant longtemps conservé son image de ville dangereuse, les loyers n’y étaient pas très élevés jusqu’à la fin des années 1990 et le début de la gentrification. Les protagonistes de la série se font d’ailleurs agresser dans leur quartier, bien que la gravité de ces attaques reste très relative.

 

Et si fréquenter régulièrement le même coffee shop, avoir une cuisine à l’américaine, faire du shopping ou vivre en colocation sont maintenant des clichés, la situation serait peut-être toute autre si Friends n’avait jamais vu le jour. L’image de la colocation entre étudiants est aujourd’hui banalisée, pour autant, l’idée d’une colocation entre de jeunes travailleurs qui n’ont pas assez de revenus pour vivre seuls était tout à fait inédite.

 

CoffeShop
De gauche à droite : Rachel, Phoebe, Ross, Monica, Joey et Chandler traînant dans leur café habituel, le Central Perk (Crédit : IB Times)

 

Mais Friends ne se contente pas de raconter les péripéties de six potes insouciants qui servent des vannes à gogo sur fond d’un mode de vie presque idéal. Outre l’exportation d’un lifestyle, la série a en effet abordé des problématiques bien plus sérieuses, quitte à être en avance sur son temps et sur les opinions.

 

Rachel et Chandler ont par exemple popularisé un phénomène typiquement américain à l’époque, désormais répandu et très en vogue, qui consiste à démissionner de son travail financièrement confortable, pour s’épanouir dans le métier de ses rêves.

 

Les deux personnages décident en effet de quitter leur emploi sécurisé et leur revenu stable, pour se lancer dans une nouvelle carrière plus en adéquation avec leurs passions – la mode et la publicité -. Et ce malgré les incertitudes et les difficultés financières qu’ils devront affronter (Chandler débute dans la pub comme stagiaire non payé).

 

De même, au cours des saisons 9 et 10, devant leur incapacité à avoir un enfant, Monica et Chandler décident de se tourner vers l’adoption. Plusieurs épisodes détaillent alors l’évolution de leurs démarches et les difficultés ayant trait au formalisme de la procédure d’adoption. Preuve que les sujets sérieux ont bel et bien leur place au sein de la série comique. Recourir à l’humour pour transmettre un message : la recette n’est pas nouvelle, et souvent efficace.

 

Mariage homosexuel et GPA : Friends, lavangardiste

 

S’efforçant d’être en accord avec son temps, Friends s’est même montrée avant-gardiste sur deux sujets sensibles. Deux questions sur lesquelles elle a même devancé les législations nationales, contribuant surtout à relancer le débat, ou du moins, à y apporter un éclairage nouveau.

 

Le premier thème abordé fut le mariage homosexuel. En 1996, la saison 2 est alors en cours de diffusion, et l’idée de marier deux personnes du même sexe demeure une utopie. En France, le pacte civil de solidarité ne fut ouvert aux homosexuels qu’en 1999, et il faut attendre le 23 avril 2013 pour que le mariage soit légalisé. Aux Etats-Unis le constat est d’autant plus probant, puisque ce n’est que le 26 juin 2015 que la Cour Suprême a décidé, en vertu du 14ème amendement, que tous les états devaient légaliser le mariage homosexuel (même si quelques uns avaient pris un peu d’avance).

Et pourtant, au cours de l’épisode 11 de cette saison 2 intitulé “The One With The Lesbian Wedding” (Celui du mariage lesbien), Ross apprend que son ex-femme devenue lesbienne compte se marier avec sa copine. Un mariage qui réjouira toute la bande, sans qu’aucune difficulté d’ordre juridique ou même éthique ne soit rencontrée par le couple. A noter néanmoins qu’aux Etats-Unis, une chaîne de télévision texane et une autre de l’Ohio, refuseront de diffuser l’épisode en raison de son contenu jugé polémique.

 

Malgré cela, les sujets controversés n’effraient en rien les scénaristes de Friends qui s’attaquent ensuite à la gestation pour autrui. En 1998, année de diffusion de la quatrième saison, l’épisode 11 “The One With Phoebe’s Uterus” (Celui de l’utérus de Phoebe) met en scène le demi-frère de Phoebe lui demandant si elle accepterait de porter son embryon, puisque sa femme est trop âgée pour avoir un enfant. Si le procédé interroge en raison de l’aspect (légèrement) incestueux, Phoebe n’hésite guère avant d’accepter. Elle sera évidemment soutenue de manière unanime par ses cinq compères. Et là encore, aucun problème d’ordre légal, ni médical d’ailleurs, ne se manifeste.

(« Je suis juste le four, ce sont leurs gâteaux avec leurs ingrédients  »)

Cet épisode détient évidemment une valeur symbolique importante. En effet, aux Etats-Unis le débat sur les mères porteuses perdure puisque des états comme la Pennsylvanie en 2003 ou l’Ohio en 2007 ont maintenu que seuls les parents biologiques de l’enfant pouvaient être ses parents légaux. S’agissant de la France, si les discussions se sont intensifiées autour du récent projet de loi, la gestation pour autrui demeure interdite. Sur cette question donc, seul l’avenir nous dira si Friends avait vu juste. Mais la sitcom aura au moins remis au goût du jour le sujet. Et fait preuve une nouvelle fois de son avant-gardisme.

 

Souvent présentée comme une série périmée ayant (très) mal vieilli, Friends démontre finalement à travers les âges qu’elle est intemporelle. Ce n’est pas un hasard si de multiples chaînes continuent d’en diffuser les épisodes. Car au regard de ces derniers, il est indéniable que nous avons encore des leçons à recevoir de cette bande de potes. Et pas uniquement parce que les sweat-shirts amples et les baskets blanches type années 90 reviennent à la mode.

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