Ce week-end, la France a eu droit à une polémique pourrie dont le mot-clé était bikini. Mais cette affaire censée révéler un dérapage religieux cachait surtout une erreur de précipitation de la part de médias qui se sont chargés de répandre la nouvelle aux six coins de l’Hexagone. Ou comment soulever une vague de haine inutilement dans un pays fâché avec la religion. 

 

« ENCORE UNE SOIREE A THEME A CHIER »

 

Ce weekend, les Français n’avaient d’yeux que pour deux maillots. La tunique or de Christopher Froome, vainqueur du Tour de France 2015, et le bikini d’une Rémoise de 21 ans. Cette dernière, agressée par cinq autres femmes mercredi 22 juillet, a provoqué malgré elle une vive polémique. Aussi malheureux et intolérable soit-il, ce fait divers n’avait a priori rien pour exploser de la sorte à l’échelle nationale. Rien sauf un article aussi vague que précipité. Comme l’explique Le Monde, tout part d’un papier paru samedi dernier sur le site de l’Union.

 

L’article détonnateur

 

« Mercredi après-midi, une Rémoise de 21 ans accompagnée de deux amies se prélasse en maillot de bain au parc Léo-Lagrange. Cinq jeunes filles originaires de différents quartiers de la ville passent à proximité. L’une d’elles se détache du groupe. Voir cette femme qui bronze au soleil, semble contraire à sa morale et sa conception des bonnes mœurs car elle vient lui reprocher sa tenue légère jugée indécente en pareil endroit. Effarée par un tel discours aux relents de police religieuse, la jeune femme se rebiffe en rétorquant qu’on n’a pas à lui dicter sa façon de se vêtir. Une altercation éclate. Tout le groupe se précipite alors sur elle pour la rouer de coups. Bilan du passage à tabac : quatre jours d’incapacité totale de travail. »

A la lecture de l’extrait, on comprend mieux l’excitation ambiante. L’argument de l’intolérance religieuse a fait tiquer un pays toujours marqué et révolté par les événements du 7 janvier dernier, bien qu’envoyé sans la moindre preuve concrète. Fautive, L’Union ne l’est pas moins que la presse nationale, qui relaie l’information sans réflexion ni interrogation. La bombe explose définitivement, d’autant qu’SOS Racisme, Nadine Morano, Florian Philippot et bien d’autres se font une joie de récupérer l’affaire. Bingo. Les réseaux sociaux vomissent des propos réactionnaires dont la principale cible est la communauté musulmane de France. Une simple théorie émanant d’un média devient certitude et enfante d’une autre thèse, celle de l’Islam intolérant qui essaye de conquérir notre territoire et de s’imposer à un pays de culture occidentale.

Le truc, c’est que tout est faux. Car comme prévu, l’hypothèse de base n’était qu’une hypothèse. Dimanche après-midi, le parquet a exclu la religion de son enquête. Le mot n’a été employé ni par la victime, ni par ses agresseuses. Patatra, la polémique réactionnaire tombe à l’eau. Mais le mal est fait. Beaucoup de Français sont persuadés que l’on nous cache la vérité (sur la seule base de leur paranoïa, haine, ignorance ou tout ce que vous voudrez). Il est d’ailleurs drôle de remarquer qu’autant de personnes sont prêtes à croire les théories sans fondements d’un média à un moment où les complotistes sceptiques face à des faits certifiés par les journaux de pointe fleurissent de partout.

 

A qui la faute ?

 

Aux journaux ayant relayé l’information de manière approximative. De l’Union aux médias nationaux. Mais le problème est plus profond de savoir qui est fautif dans ce cas précis. C’est tout le système informatif, basé sur la distribution et la consommation façon « fast-food » d’articles ou reportages qui est à remettre en cause. Avec elle, il faut balancer l’info vite, mais pas forcément bien, quitte à repasser les erreurs au Tip-ex et à demander pardon à un lecteur déjà corrompu par la première information reçue, aussi erronée puisse-t-elle être. C’est ce qui se passait déjà il y 26 ans. A l’époque, pas de smartphones ni d’Internet, mais des chaînes de télévision déjà soucieuses d’apporter sa pierre à l’édifice de l’un des premiers buzz médiatiques comme on les connaît aujourd’hui.

En décembre 1989, alors que la dictature de Ceausescu vient de tomber, les journalistes français sur place comptent les morts. Dans la ville de Timisoara, les envoyés spéciaux découvrent un charnier où gisent les corps de pas moins de 4000 victimes de la révolution. On parle de torture, de crimes de masse de la part de l’ancien régime. Toutes ces informations sont divulguées dans les journaux télévisés sans vérification, sur la simple base de « on-dit », alors qu’en réalité, les corps en question avaient été déterrés dans le cimetière des pauvres de la même ville. Ils n’avaient rien à voir avec une révolution qui a par ailleurs fait approximativement 700 morts, dont moins d’une centaine à Timisoara.

L’histoire des charniers de Timisoara est évidemment plus grave que celle de Reims, en ce qu’elle traite d’une révolution et de morts. Mais l’erreur et les conséquences sont similaires, à savoir une distorsion de la réalité, qui, bien que corrigée ultérieurement, peut ne pas suffire à effacer les préjugés qu’elle a inscrits dans l’esprit de certains lecteurs ou spectateurs. C’est ce qui s’est passé en 1989, et c’est ce qui se passe aujourd’hui. Et, vu la tension qui règne en France lorsque l’on parle de religion, on se serait bien passé de ce foutoir.

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