Brav se livre sur Skyzo (Partie 1/3)
Brav se livre sur Skyzo (Partie 1/3)

A l’occasion de la sortie de son deuxième album solo, Error 404, Brav a accepté de nous accorder une heure de son temps pour se livrer. Dans la deuxième partie de l’entretien, l’artiste estampillé Din Records parle de son attachement à l’art, à la musique anglaise et de son morceau Post Scriptum, qu’il avait initialement donné à Kery James.

 

Brav se livre sur Skyzo (Partie 1/3)
BRAV – crédits photo : Marie-Pierre Durand

 

Il paraitrait que le rap c’était mieux avant parce que de nos jours il ne revendique plus…

 

(Il coupe) Mais bien sûr qu’on revendique ! Il y a toujours de la revendication. C’est juste que les codes ne sont plus les mêmes. Les gens qui font du rap égotrip revendiquent quelque chose. Ils revendiquent que la société actuelle est une société du «je», du «moi». Après peut-être que les gens pensent que le rap était mieux avant parce que tout le monde y était représenté alors qu’aujourd’hui, c’est beaucoup plus limité.

 

Revenons-en à toi. Dans l’Intro, tu cites les mots «respect», «sentiment», «liberté» et «manque». Ce sont des domaines dans laquelle notre société est lacunaire, d’après toi ?

 

En fait j’ai essayé de prendre des mots qui englobent le tout. Il y a aussi l’amour, le sexe, la religion… Je suis quelqu’un qui respecte toutes ces valeurs-là. Seulement, aujourd’hui ce sont devenues des anomalies car tu ne peux plus revendiquer ni affirmer ce que tu es parce qu’en retour on va te dire que tu exagères. C’est difficile de ne pas respecter les gens pour ce qu’ils sont. Respecte ton interlocuteur pour ce qu’il est, et si tu n’es pas d’accord avec lui, discute avec lui. Tu as le droit de ne pas être d’accord, mais tu n’as pas à dire que c’est mal alors que tu ne connais pas sa vie. En fait, on est toujours persuadé qu’on a raison, c’est dans nos habitudes. Et ces habitudes me tuent.

 

En fait, tu milites pour plus de tolérance…

 

Oui, la tolérance. Ca devrait être imposé dans un acte de loi ou je ne sais quoi (il rit).

 

«En termes de création pure, les artistes anglais sont au-dessus»

 

Dans le son Bagarrer feat Tiers Monde tu dis «arrête de croire que le monstre est sous ton lit », à ton miroir. Le plus grand des combats est contre soi-même ?

 

Je le pense, oui. Tu peux pouvoir combattre n’importe qui, mais se battre contre sa propre pensée, c’est difficile. C’est dur de penser avoir raison mais de se dire quand même «peut-être que j’ai tort.» Tu as un verre d’eau devant toi. Tu es sûr que c’est de l’eau, mais peux-tu affirmer qu’elle est potable ? Tu vois ce que je veux dire ? On a tous cette fâcheuse tendance à juger les gens quand on discute. «Tiens lui, il est comme ceci ou comme cela». Mais est-ce qu’il n’a pas raison ? Et c’est en se posant cette question que tu grandis. Si je veux évoluer, je dois passer par ce processus. Et l’idéal serait que chacun se remette en question.

 

Tu penses comme Socrate, alors. D’ailleurs, on a parlé de tes influences musicales, mais qu’en est-il de tes autres influences culturelles ? Tu as des artistes, des œuvres de référence ?

 

Je suis très inspiré par l’art. Je suis un piètre connaisseur et une piètre fashion-victim, mais je kiffe à mort les designers de vêtements. Je parle des motifs, hein, pas de la coupe des vêtements. Ca je m’en fous. Actuellement je suis en train de découvrir les artistes enfin… les designers de mode sud-africaine qui ont amené les traditions de leur ethnie dans la couture. Je trouve ça super beau et passionnant. Je suis aussi grave dans les tableaux, les dessins… D’ailleurs, il y a Claude Monet, je ne sais pas si ça vous parle ?

 

Si, quand même. Un très grand peintre français…

 

Eh bien le plus grand tableau au monde a été dessiné au Havre. En 2017, la ville va fêter ses 500 ans, et à l’occasion, ils vont faire venir la toile qui a donc été dessinée au Havre, en provenance de Chicago où elle est exposée actuellement. En fait ils nous la prêtent pour qu’on puisse l’exposer. Rien qu’être en présence de ce dessein, qui est le plus connu au monde (sic), c’est trop bizarre. Je me dis que Monet a réussi à transmettre une idée en le dessinant. C’est un couché de soleil (en réalité c’est un soleil levant, ndlr)… ma fille elle te le fait (il se marre) ! Mais il faut savoir le faire. Finalement, ce qu’il a laissé dedans, c’est une émotion, un sentiment interprété différemment par chacun d’entre nous. Et c’est précisément ce que je kiffe. La possibilité d’interpréter une chose de plusieurs manières. Tout à l’heure, tu m’as parlé de phrases issues de mes morceaux dont tu as fait une interprétation précise alors que moi quand je les ai écrites, je pensais déjà à autre chose. J’ai montré la pochette de disque de mon album à mon pianiste, qui a une grande culture rock anglais, et il m’a dit : «ce que tu fais là, ça n’existe pas dans le rap français. Ca c’est de culture anglo-saxonne.»

 

Qu’est-ce que tu lui réponds ?

 

Juste que moi je ne le savais pas, je la connais pas cette culture. En gros, il m’a dit que j’étais en train d’importer des codes du rock anglais dans notre rap sans m’en rendre compte. Alors que moi, je ne l’avais pas vu comme ça. Je mets la tête de mon père parce que ça me parle et lui me met du sens dans du non-sens. Je kiffe ça.

 

Mais tu n’as vraiment aucune connaissance en culture pop-rock anglaise ?

 

Après il faut relativiser parce que nous on est du Havre, on est à trois heures en bateau de Portsmouth. D’ailleurs quand t’arrives là-bas du te dis «eh merde, c’est le Havre en anglais.» C’est très similaire. En fait c’est marrant parce que la culture Rock est arrivée en France en grande partie par le Havre. C’est comme le foot et le rugby. Les gens le négligent, mais le Havre, c’est le club doyen, tout simplement parce que ce sont des sports ramenés d’Angleterre. On a même développé un anglais havrais. Il y a énormément de chanteurs de chez nous qui chantent dans un anglais que tu n’entendrais pas à l’école. On mélange les deux langues, c’est très bizarre. On a toujours eu la culture anglaise dans notre ADN. Moi j’ai toujours aimé les films anglais, la musique anglaise… Pour moi, les meilleurs artistes du monde sont anglais !

 

Tu es un fan des Beatles alors ?

 

A mort ! Je te jure… Mais je les ai découverts très tard parce qu’à un moment donné je me suis retiré de la musique pour faire une étude de ce que j’aimais dans la musique. J’ai écouté tous les genres musicaux pour définir ce qui me correspondait le mieux, et pour moi, en termes de création pure, la musique anglaise est au-dessus.

 

On s’est une nouvelle fois égaré de ton album, dans lequel tu as finalement intégré Post Scriptum. Pourquoi n’avoir choisi de le mettre que maintenant ?

 

C’est un peu par timidité. Normalement c’était un morceau qui appartenait à l’album Sous France, qui devait sortir en 2012. Le truc c’est qu’à ce même moment j’ai eu une période de bad trip qui m’a fait douter sur la sortie, et finalement ça a pris tellement de retard que mon envie s’est éteinte. En fait, ce titre se termine en dubstep qui est, pour moi, une sonorité particulière mise en avant par Tefa (qui a produit Sinik, Rohff et Tandem entre autres, ndlr), et par respect mais aussi par fierté de se dire «si lui valide alors que c’est lui qui a lancé ça en France»… ça me faisait une superbe référence à me mettre de mon côté. Un peu comme un allié.

 

Donc tu lui as envoyé le morceau ?

 

Voilà. Je le lui ai envoyé en lui demandant s’il aimait bien, s’il voulait remettre ses mains dedans pour le faire à sa sauce et dire que c’était Tefa qui l’avait arrangé… Il s’avère que Kery (James) l’a entendu. Apparemment, le morceau lui parlait tellement, qu’il a fait un truc qu’il n’avait jamais fait de sa vie, il m’a demandé de lui donner mon titre. Le titre que vous entendez sur l’album, c’est le vrai titre de base. Kery James a posé sa voix et changé quelques lyrics parce que ça ne correspondait pas vraiment au personnage, au vécu. Après, je n’avais pas envie de me mettre en avant quand il l’a sorti, parce que ça faisait un peu le mec «t’as vu, c’est moi qui ai écrit pour Kery, je suis le premier lyriciste du Dernier MC.» J’avais peur que (il réfléchit)…

 

De passer pour un opportuniste ?

 

Oui voilà ! Je déteste l’opportunisme et j’aurais eu honte de me comporter comme ça. Finalement, en plein travail sur Sous France version 2, on a réfléchi, et je me suis dit qu’il ne fallait pas que j’abandonne vu comme c’était allé loin. J’ai pu voir à travers le succès de Kery que ma plume parlait aux gens. J’en étais fier. Et c’est là que je me suis dit «bon, je réécris un album.» Et même quand on l’a joué au piano, on ne l’a pas titré «Brav réinterprète son son», non. On a mis «Brav interprète Kery James.» Mais comme c’était moi qui l’avais écrit, j’avais une facilité et une légitimité pour reprendre ce morceau.

 

Kery ne t’a pas proposé de featuring ?

 

Au départ on aurait dû faire le refrain ensemble, mais finalement, on n’a pas réussi à coordonner nos plannings. Et puis finalement, je pense que c’est mieux comme ça. Je n’ai aucun regret vis à vis de ce morceau. Seulement des satisfactions. Si tu regardes bien, c’est celui que j’ai pris le plus de cœur à écrire, et même le meilleur lyricalement. Mais je suis content qu’il ne m’appartienne pas, car cela prouve que je peux écrire pour n’importe qui. Mon écriture touche tout le monde. Et Kery James l’a amené là où je n’aurais peut-être jamais pu l’amener de ma vie, ne serait-ce qu’en termes de vues. Si j’avais interprété l’originale dès le début, moi j’aurais plafonné (il sourit). Si c’était à refaire, je le referais.

 

Pour en venir à ce tournage de Post Scriptum à la Gare Saint-Lazare, tu peux nous raconter comment ça s’est déroulé ? Vous avez fait ça en une prise ?

 

Oui, on l’a fait en une seule prise. En fait on était passé une fois devant par hasard et on s’était dit que ça serait sympa de faire quelque chose là, avec ce piano. On est arrivé à Saint-Lazare un mercredi, et tu ne t’en rends pas forcément compte, mais il y a plein de gens qui attendent un peu partout pour répéter car ils n’ont pas de salle de répétition. En gros c’est leur classe, et ils viennent tous le mercredi. C’est ce que nous disaient plein de mecs à qui on a parlé sur place. On a dû attendre, 20, 30 minutes avant que vienne notre tour. C’était assez marrant. Il y avait quelques personnes autour de nous, auxquelles viennent se greffer les quelques autres qui passaient par là. On a eu de la chance parce que les gens se sont arrêtés au bon moment et sont restés jusqu’à la fin.

 

Propos recueillis par William Pereira et Sofiane Zekri

 

La dernière partie de l’interview sera disponible le 5 mars

Partie I : «L’album est à l’image de la France actuelle»

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