Mohamed Ali n’a jamais aimé son nom de naissance. Ce dernier sonnait à ses oreilles comme le rappel d’une époque à laquelle les noirs américains avaient été réduits à l’esclavage par des hommes blancs. Cassius Marcellus Clay était pourtant également le nom d’un fervent abolitionniste, auquel le grand-père paternel du boxeur avait voulu rendre hommage en nommant son fils de la sorte, tout comme ce dernier l’a fait en offrant le même nom au futur champion du monde des Poids Lourds. Portrait.

 

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Avant de perdre son ultime combat contre la maladie, Mohamed Ali a livré bien d’autres batailles. Si les livres d’Histoire préfèrent se rappeler du combat du siècle face à Foreman, comme étant le plus important de la carrière du natif de Louisville, son premier affrontement contre l’ancien champion du monde Sonny Liston, en 1964, aura également eu son importance. Car son premier titre de champion du monde sera aussi le seul de Cassius Clay. Peu après ce surprenant succès – les bookmakers le donnaient perdant –, le jeune boxeur se fait remarquer en rendant publique son appartenance à l’organisation Nation of Islam. Comme son mentor de l’époque – auquel il tournera plus tard le dos – Malcolm X, il rejette son nom de naissance, qu’il considère comme un héritage des esclavagistes et devient Cassius X, avant d’être définitivement rebaptisé Mohamed Ali.

 

« Cassius Clay est mon nom d’esclave »

 

Les journalistes conservateurs blancs rejettent en bloc sa nouvelle identité, ce qui pousse Ali à marteler dans les médias que « Cassius Clay est mon nom d’esclave ». Un nom qui, comme pour nombre de ses ancêtres, ne provient pas d’Afrique, mais de propriétaires blancs américains. Ironiquement, Cassius Marcellus Clay, nom donné au père du boxeur par le grand-père de ce dernier puis transmis à Mohamed Ali, est aussi celui d’un célèbre abolitionniste et ami d’Abraham Lincoln.

Ali n’a bien entendu jamais évoqué le passé abolitionniste de son ex-homonyme, ce qui est compréhensible, et ce n’est pas un hasard si le lien entre Cassius Marcellus Clay, politicien américain du XIXe et The Greatest est resté méconnu. Il ne serait pas audacieux de dire que les descendants d’esclaves afro-américains, même s’ils gardaient le nom de leurs maîtres, n’avaient pas l’habitude d’y ajouter le prénom de leurs anciens geôliers. Alors comment diable Cassius Clay, le politicien, a-t-il obtenu un tel respect aux yeux du grand-père de Mohamed Ali ?

 

De l’amitié entre un enfant aristocrate et un esclave de maison

 

Cassius Marcellus Clay grandit dans le Kentucky avec une cuillère en argent dans la bouche. Son père est un grand propriétaire terrien et donc d’esclaves. Ainsi, Cassius Clay est très tôt confronté à l’esclavage des Afro-américains et s’y oppose en silence dès son enfance, en se liant d’amitié avec un esclave de son âge. Dans ses mémoires, le politicien révèle qu’il n’a jamais eu de meilleur ami que celui-ci. Cassius Clay devient son mentor, lui apprend à lire et à jouer aux échecs. C’est de là que naîtront ses convictions. Car plus que libérer les esclaves, le jeune homme aspire à offrir aux noirs américains une éducation digne de ce nom par le biais d’une société qui les autoriserait à aller à l’école et l’université, comme n’importe quel blanc.

C’est en 1832, alors qu’il est étudiant à l’Université de Yale, qu’il prend conscience de la justesse de sa cause en assistant à un discours de l’abolitionniste William Lloyd Garrison. Il décide dès lors d’adhérer officiellement au mouvement abolitionniste malgré sa condition d’aristocrate.

 

Menaces de mort, canons et déménagement

 

En 1845, celui qu’on surnomme le Lion Blanc de White Hall lance le journal True American, dans lequel il écrit souvent en faveur des noirs américains. Une prise de position qui fait de lui le pionnier du mouvement abolitionniste de sa génération mais aussi une cible pour les conservateurs. Un mois après la naissance du journal, Cassius Clay reçoit de nombreuses menaces de mort et se voit contraint de s’armer, de barricader les portes de la rédaction basée à Lexington, et même d’équiper ses locaux de deux canons similaires à ceux qui seront utilisés pendant la guerre de Sécession. Malgré tout, 60 hommes réussissent, la même année, tout de même à forcer l’entrée de l’immeuble pour confisquer de force le matériel d’impression du True American, à tel point que son créateur se voit contraint d’en déplacer les locaux à Cincinnati, alors déjà libre, pour protéger l’entreprise.

 

Deux Cassius Clay, un seul objectif

 

The White Lion a été le premier à suivre le message prôné par ses publications puisqu’il a affranchi ses esclaves bien avant le début de la guerre de Sécession et l’abolition du Président Lincoln, dont il a été l’ami et l’un des plus grands soutiens politiques. C’est lui qui a financé la campagne du futur président des États-Unis en 1860. Cependant, contrairement aux plus fervents abolitionnistes comme John.G.Fee – avec qui il créé néanmoins le Berea College, premier établissement ouvert à toutes les « races » –,  celui à qui Mohamed Ali doit sa première identité se voulait pragmatique, et préconisait une période de transition avant de libérer le peuple noir américain, dans le but d’éviter un conflit civil. Son entreprise n’aboutit guère et n’empêche pas la Sécession des États du Sud dès l’élection de Lincoln au poste de président.

Un peu plus diplomate que Mohamed Ali, dont la virulence est largement excusée par une condition bien moins avantageuse à la naissance, Cassius Marcellus Clay avait néanmoins le même but. Lutter en faveur de la cause noire aux États-Unis quitte à s’opposer à une partie de la population américaine. Et, bien qu’il soit impossible de le savoir, si l’abolitionniste avait vécu du temps où The Greatest a laissé son nom de côté, sans doute aurait-il fait parti de ceux qui disaient que le boxeur ne faisait qu’user d’une liberté d’action propre à n’importe quel être humain, sans distinction de couleur.

 

 

Par Abdou Sarr, avec William Pereira

 

 

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