Lundi 7 septembre dernier, la Finlande s’imposait face aux Russes 81-79 dans le cadre de l’EuroBasket. On ne compte plus les rivalités qui dépassent le cadre du sport. L’opposition entre la Finlande et la Russie en est une, mais elle est surtout de celles dont on parle peu.

Cette victoire mineure revêt pourtant une signification particulière à l’aune des tensions de cet été. En août dernier, le Premier Ministre finlandais annonçait son intention de blinder les forces militaire du côté de la frontière avec la Russie. Simple précaution, véritable menace ou pure coïncidence ? Retour sur une rivalité historique qui dure depuis bien (trop ?) longtemps.

 

Le long de la frontière entre la Finlande et la Russie (Crédit : Joël Marssy)
LE LONG DE LA FRONTIÈRE ENTRE LA FINLANDE ET LA RUSSIE (Crédit : Joël Marssy)

 

Russie et Suède, les frontières ennemies

 

D’ordinaire, on associe plutôt la Finlande à son voisin suédois. A juste titre, puisqu’il fut le premier à coloniser le pays dès le XIIIème siècle, pour y laisser une empreinte encore perceptible aujourd’hui. Le suédois est la deuxième langue officielle avec le finnois, et les noms de villes y ont leur équivalent suédois.

 

Dès 1495, les Russes se sont aussi intéressés à leur voisin finlandais. Si bien que la Finlande est devenu un motif de guerre entre Suédois et Russes. Ces derniers finissent par prendre l’avantage, et la Finlande avec. Au XIXème siècle, la Finlande est une région autonome de l’empire russe quand un mouvement indépendantiste prend forme.

 

Dès lors, l’art se met au service de ces velléités d’autonomie. La rédaction du Kalevala, compilation d’anciens mythes prenant la forme d’une épopée nationale, publié en 1835 par Elias Lönnrot, ainsi que l’oeuvre du peintre Akseli Gallen-Kallela, symbolisent entre autres l’affirmation de l’identité finlandaise.

 

La défense du Sampo (Akseli Gallen-Kallela)
La défense du Sampo (Akseli Gallen-Kallela)

 

En 1912, sur autorisation du Tsar Nicolas II, la Finlande participe aux Jeux Olympiques de Stockholm avec sa propre équipe. Une première qui ouvrira la voie de l’indépendance. Celle-ci est officiellement acquise le 6 décembre 1917 pendant que les Russes s’embourbent dans la révolution bolchévique.

 

Toutefois, l’arrivée de la Seconde Guerre Mondiale transforme à nouveau la Finlande en champ de bataille. Cette fois-ci ce sont les Allemands qui y affrontent Russes. En 1947, la Finlande obtient sa liberté mais doit céder une partie de son territoire à la Russie et se soumettre à ses exigences tant politiques qu’économiques pour les tenir à l’écart.

 

«La plupart des gens préfèrent que la Finlande se défende seule»

 

Si la Finlande ne s’est jamais complètement ralliée à la Russie et n’a jamais fait partie du bloc soviétique, elle ne se tourne pas entièrement vers les pays de l’Ouest, en témoigne sa non-adhésion à l’OTAN. La neutralité est de rigueur afin d’éviter les foudres du puissant voisin.

 

Une situation que le politologue Henry Kissinger décrivait pour le Washington Post   : «[La Finlande] ne laisse aucun doute sur son indépendance féroce et coopère avec l’Ouest dans la plupart des domaines mais en évitant soigneusement toute hostilité institutionnelle à l’égard de la Russie». En outre, comme l’indique Harri Veivo, Professeur à l’Université de Caen, «la plupart des gens préfèrent que la Finlande se défende seule».

 

Affrontements médiatiques

 

Le sport n’offre que rarement des confrontations d’ampleur entre les deux pays. Dernière en date, aux précédents JO d’hiver organisés à Sotchi en 2014, il y avait de quoi s’amuser. La Russie, à domicile et sous les yeux de son président, défiait les Finlandais en hockey sur glace, un sport dont la popularité équivaut à celle du football dans les pays scandinaves.

 

Le décor est idéal pour un exploit de taille et un match d’anthologie, d’autant que les Russes viennent d’être battus par un autre ennemi historique : les Etats-Unis. Résultat : une victoire 3-1, une qualification en demi-finales pour les Finlandais et un Vladimir Poutine dépité de voir  «la meilleure équipe du tournoi» sur le carreau.

 

La Finlande annexe la Russie (Crédit : Eurosport)
LA FINLANDE ANNEXE LA RUSSIE (Crédit : Eurosport)

 

L’affront est de taille. Mais les véritables tensions sont ailleurs. En 2010, Alexander Stubb (ex-Premier Ministre finlandais, et Ministre des Affaires Etrangères à l’époque), déclare que la Russie n’est pas un grand pays et que des conflits avec elle sont à prévoir.

 

L’ancien ministre du Commerce extérieur et du Développement, Paavo Väyrynen, avait réagi dans la foulée pour atténuer le propos. Bien sûr la Russie est puissante et industrialisée, simplement son PIB ne reflète pas sa richesse.

 

Plus que des complications diplomatiques, ces évènements témoignent de désaccords internes au gouvernement finlandais sur la question de l’adhésion à l’OTAN. Des désaccords encore perceptibles aujourd’hui, à l’image d’Alexander Stubb, l’actuel Ministre des Finances, ouvertement pro-OTAN, à l’inverse des autres ministres.

 

Vladimir Poutine et Sauli Niinistö, Président de la Finlande (Crédit : Sputnik)
VLADIMIR POUTINE et  SAULI NINISTÖ, PRÉSIDENT DE LA FINLANDE  en UKRAINE (Crédit : Sputnik)

 

De son côté, la Russie met régulièrement en garde la Finlande sur le sujet de l’OTAN. Récemment, sa violation de l’espace aérien Finlandais avait également suscité l’émoi, tandis qu’une partie de la population s’interroge sur la présence grandissante des Russes sur leur territoire.

 

Une récente étude montrait que les Russes s’installent de plus en plus dans des lieux ordinaires comme les régions proches de la frontière ou encore dans les zones à proximité des aéroports. Simple fantasme selon Harri Veivo, qui explique cela par «la réalité du marché immobilier».

 

Les prix sont attractifs et la Finlande est très prisée pour le tourisme. Il note néanmoins un paradoxe : «certaines régions vivent grâce au tourisme des Russes, mais il y a pourtant une résistance importante à l’idée de les accueillir». Autre source de rancoeur selon lui : l’impossibilité pour les Finlandais d’acheter en Russie.

 

Après la Crimée, la Finlande ?

 

Près de 1 340 kilomètres de frontière séparent Russie et Finlande, seule l’Ukraine fait mieux avec 1 576 kilomètres. Et quand on connaît le sort de cette dernière, l’optimisme ne s’impose guère. Régulièrement raillé pour ses velléités d’annexion de l’Europe et ses raids à dos d’ours, Vladimir Poutine n’amuse pas autant le nord de l’Europe.

 

N’étant pas membre de l’OTAN (70 % des finlandais continuent de s’y opposer), la Finlande organise sa défense seule. Elle a donc sollicité environ 900 000 soldats réservistes par envoi massif de lettres depuis le mois de mai dernier. Leur objet, affecter aux soldats leur rôle en cas de menace importante.

 

« Nous sommes tous des réservistes »

 

Ces courriers s’expliquent par la particularité du système de défense finlandais : le service militaire est obligatoire pour les hommes, facultatif pour les femmes. Surtout, comme nous l’explique Marko Ruonala, conseiller à l’Ambassade de Finlande en France : «nous sommes tous des réservistes. En principe, en cas de conflit, tout le monde est susceptible d’être appelé sur le front».

 

Soldats Finlandais (Crédit : Ministère de la Défense/Finlande)
SOLDATS FINLANDAIS (Crédit : Ministère de la Défense/Finlande)

 

La Finlande collabore toutefois avec l’OTAN. Elle participe à différents programmes tels que le PFP (Partenariat pour la paix). Marko Ruonala précise toutefois que «cette question politique est éternelle» et qu’un rapport gouvernemental sur la politique étrangère a été commandé au Ministère de la Défense afin d’estimer les risques d’une adhésion.

 

Certes les relations entre la Russie et la Finlande ont toujours été ambigües. La question de l’OTAN est un des nombreux points de friction. Mais la Russie est le partenaire commercial privilégié de la Finlande, et tout semblait rose entre les deux voisins. Alors cette initiative du gouvernement interroge et inévitablement les spéculations vont bon train.

 

Extrait d'un rapport du Ministère de la Défense de Finlande
EXTRAIT D’UN RAPPORT DU MINISTÈRE DE LA DÉFENSE DE FINLANDE

 

Le gouvernement finlandais assure que cette démarche n’a rien à voir avec la crise ukrainienne. Harri Veivo le confirme :«il s’agit d’une simple prise de contact avec les soldats, et non d’une ‘mobilisation’ à proprement parler». Il ajoute que c’est un projet que le gouvernement avait prévu de longue date, et qui se retrouve aujourd’hui mis en lumière par la situation en Ukraine.

 

Cette affaire tombe d’autant plus mal qu’elle intervient alors que la détérioration des relations économiques entre les deux pays, que l’on observe depuis peu, semble se creuser davantage.

 

Biathlon (Crédit : Association Les Lufteaux)
AUX ORIGINES DU BIATHLON (Crédit : Association Les Lufteaux)

 

Depuis 2013, les exportations de la Finlande vers la Russie sont en chute libre. Une baisse de 35% par rapport à 2014 a été enregistrée en mai dernier. Une diminution qui concerne tous les secteurs. Alors qu’en octobre 2013, les exportations étaient estimées à 5 milliards d’euros, elles sont évaluées à 2,5 milliards début 2015. En revanche, la Finlande continue d’importer des produits russes au même rythme qu’auparavant.

 

De ce point de vue, la crise ukrainienne n’y est pas pour rien. L’embargo de l’Union Européenne sur la Russie, ainsi que les barrières douanières établies par le gouvernement de Vladimir Poutine à l’encontre des biens venus d’Europe de l’Ouest sont autant de facteurs qui expliquent cette détérioration.

 

Outre le frein aux importations de l’Union Européenne, la Russie avait aussi pour objectif d’obliger les entreprises finlandaises productrices de bois à s’installer chez eux. Pour ce faire, plutôt que de proposer un régime de faveur, Vladimir Poutine avait choisi d’augmenter les taxes douanières sur le bois finlandais.

 

Le port d'Helsinki
LE PORT D’HELSINKI

 

Assiste-t-on pour autant aux prémices d’une nouvelle guerre froide ? Est-ce l’amorce du tant annoncé troisième grand conflit mondial ? A l’évidence, non. Les relations entre les deux pays se sont toujours limitées au strict nécessaire et à quelques tensions. Les risques de conflits relèvent essentiellement du fantasme.

 

En dépit de relations compliquées, la majorité des Finlandais ne perçoivent pas la Russie comme un danger. Selon un sondage réalisé par l’institut Taloustutkimus, 43 % considèrent que la Russie présente une grande ou assez grande menace.

 

L’Europe se préoccupe beaucoup d’une éventuelle guerre entre la Russie et les pays de l’OTAN, à l’image d’un rapport du groupe de réflexion European Leadership Network en date d’Août 2015. Pendant ce temps, la Finlande se contente d’observer la politique étrangère suédoise et la situation des pays Baltes, particulièrement de l’Estonie, qui se méfie de plus en plus de la Russie.

 

Aucun incident majeur n’est donc à envisager entre les deux pays, à moins que la Finlande ne décide de rejoindre l’OTAN. Or, malgré les quelques rapprochements et les vifs débats internes, cette adhésion n’est pas à l’ordre du jour. Et d’ici là, un apaisement n’est pas à exclure.

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