S’apprêtant à sacrifier son fils, Abraham est stoppé par l’ange Gabriel. Œuvre réalisée au XVIème siècle par le Caravage.

S’apprêtant à sacrifier son fils, Abraham est stoppé par l’ange Gabriel. Œuvre réalisée au XVIème siècle par le Caravage.

Régulièrement mise sur le devant de la scène médiatique, la question du halal en France suscite souvent la curiosité (parfois la méfiance) d’une partie de l’opinion publique. Nous avons décidé de démêler le vrai du faux afin d’y voir un peu plus clair sur ce marché qui pèse près de 6 milliards d’euros par an. Dernier volet de cette enquête : La méthode d’abattage rituel, ou « dabiha ».

Le prophète de l’islam a dit : « Il est deux animaux morts sans avoir été dûment abattus qui nous ont été rendus licites : le poisson et le criquet » (hadith rapporté par Ibn Maja (3218)). « Dabiha » désigne en arabe la méthode d’abattage rituel qui consiste à égorger la bête à sacrifier. De manière plus précise, ce terme désigne l’égorgement (à la base du cou) concernant l’animal en bonne santé que l’on peut maîtriser et dont la consommation est halal, vivant sur terre (à l’exception du criquet) en coupant la trachée et l’œsophage, ou en blessant mortellement l’animal qu’on ne peut maîtriser. Dans la tradition islamique, il existe deux types de sacrifice rituel : Celui que l’on fait simplement pour se nourrir, et celui qui consiste avant tout en un acte d’adoration envers Allah (fête de l’Aïd, pèlerinage à la Mecque ou encore la naissance d’un enfant). Même si le principe d’abattage reste identique pour les deux cas, il existe une nuance principale qui consiste à orienter la bête à sacrifier en direction de la Mecque uniquement dans le cas d’une adoration divine (cela n’est pas nécessaire dans le cas d’un sacrifice qui a pour unique but de se nourrir).

Dans le Coran, il est dit que « (la bête blessée vous êtes interdite) sauf si vous l’égorgez avant qu’elle ne meurt » (sourate Al-Mâ’idah, verset 3). Dans un hadith rapporté par Al Bukhari et Muslim, l’un des disciples du prophète de l’Islam a dit : « Nous étions en voyage avec le Messager d’Allah (paix et bénédiction sur lui) lorsqu’un chameau s’échappa. Nous n’avions pas de chevaux [pour le rattraper], alors un homme lui décocha une flèche et le stoppa. Le Prophète (paix et bénédiction sur lui) dit alors : « Ces animaux peuvent parfois devenir aussi sauvages que les bêtes sauvages. Si l’un d’eux qui agit de la sorte, agissez avec lui de cette manière » » (hadith rapporté par Al Bukhari (2322) et Muslim (1575)). Ainsi, pour tout animal licite qu’on ne peut maitriser lors du sacrifice, qui s’enfuit et qu’on ne peut rattraper, il est permis de l’abattre à distance à l’aide d’une flèche, d’une lance, de tout instrument tranchant, d’une arme à feu, (voire par l’envoi d’un prédateur à l’instar d’un rapace par exemple) etc., et on peut le blesser à tout endroit du corps afin d’en faire jaillir le sang. Dans le cas échéant, il est préférable d’égorger la bête à la base du cou à l’aide d’un objet tranchant. Tuer un animal par étouffement ou par électrocution n’est donc pas permis.

Pour que le sacrifice soit valide, quatre conditions doivent être remplies :

  • L’aptitude de celui qui égorge, saigne ou blesse mortellement, qui doit être doué de raison, et doit vouloir sacrifier. Ainsi, le sacrifice d’une personne qui n’est pas en pleine possession de ses aptitudes mentales, de l’homme ivre et de l’enfant en-deçà de l’âge du discernement, n’est pas valide car on ne leur attribue pas d’acte délibéré.
  • L’instrument utilisé doit être aiguisé et pouvant trancher ou transpercer en raison de son tranchant et non de son poids, qu’il soit de fer, de pierre, de bois, ou autre, à l’exception de l’os et de l’ongle avec lesquels il n’est pas permis de sacrifier.
  • Couper la trachée et l’œsophage, alors que couper les veines jugulaires n’est pas obligatoire mais recommandé.
  • La mention d’Allah au moment où la main va égorger, en disant : « Au Nom d’Allah », aucune autre formulation n’est permise, elle est obligatoire lorsqu’on s’en souvient, mais cette obligation disparaît en cas d’oubli, et c’est là l’avis de la majorité des savants.

Certains illustres savants musulmans (à l’instar de l’imam Malik, fondateur de l’école malékite, l’une des quatre écoles juridiques de droit musulman sunnite) avancent qu’il faut égorger la bête en tranchant quatre choses que sont la trachée, l’œsophage et les deux veines jugulaires. Pour d’autres (comme l’iman As Shafi’î, fondateur de l’école juridique chaféite, et l’imam Ahmad, fondateur de l’école juridique hanbalite), le sacrifice est valide par la section de la trachée et de l’œsophage, même si les deux veines jugulaires ne sont pas tranchées. L’essentiel est que la bête doit se vider d’un maximum de son sang, car plus l’hémorragie sera grande, plus la carcasse sera pure et plus vite la bête mourra.

Dans un hadith rapporté par Al Bukhari, il est dit : « Une femme égorgea un mouton avec une pierre. On interrogea le Prophète (paix et bénédiction sur lui) à ce propos, et il ordonna d’en manger » (hadith rapporté par Al Bukhari (5504)). Dans un autre hadith, il est dit : « Tant [qu’un instrument] a fait jaillir le sang et que le Nom d’Allah a été mentionné, alors mange, sauf [ce qui a été égorgé avec] une dent et un ongle. En effet, la dent est un os, et l’ongle est le couteau des abyssins » (hadith rapporté par Al Bukhari (5498) et Muslim (1968)).
« Il est permis de sacrifier avec des machines automatisées »

Concernant l’abattage mécanique dans les abattoirs automatisés, beaucoup de savants musulmans (notamment ceux du Comité Permanent des recherches islamiques et de la délivrance des fatwas, dont le siège est à Ryad en Arabie Saoudite) se sont prononcés sur la question, et un avis majoritaire s’est ainsi dégagé : Il est permis de sacrifier avec des machines automatisées, du moment qu’elles sont propres et tranchantes (et qu’elles coupent au moins l’œsophage et la trachée, la section des veines jugulaires étant recommandée mais pas obligatoire). Si ces machines sacrifient de nombreuses bêtes à la chaine, une seule mention d’Allah (avec l’intention de sacrifier toutes ces bêtes) suffit au début, à condition qu’elle soit prononcée par un homme (musulman, juif ou chrétien) et non par le truchement d’un enregistrement audio. Cependant, s’il s’agit d’un abattage manuel, le sacrificateur doit mentionner le nom d’Allah avant de tuer chaque animal. Enfin, l’égorgement doit toujours se faire à la base du cou et sectionner au moins l’œsophage et la trachée (la section des veines jugulaires étant recommandée mais pas obligatoire) (fatwa Al-Lujnah Ad-Dâ’imah (22/463)). En outre, toutes les conditions au sujet de la licéité de la viande susmentionnées doivent également être respectées.
En revanche, si les machines ont servi à sacrifier des bêtes illicites, comme le porc par exemple, elles doivent être nettoyées, comme le rappelle ce hadith rapporté par Al Bukhari : « Nous sommes sur une terre habitée par des Gens du Livre, pouvons-nous manger dans leurs récipients ? » Il répondit : « N’y mangez pas, sauf si vous n’en trouvez pas d’autres. Dans ce cas, lavez-les d’abord puis mangez dedans » (hadith rapporté par Al Bukhari (5488) et Muslim (1930)).

L’étourdissement de l’animal autorisé à certaines conditions…

L’un des points essentiels est le ménagement de la bête lors de son abattage, comme cela est rappelé dans ce hadith rapporté par Muslim : « Allah a écrit la bienfaisance en toute chose. Si vous tuez, faites-le de la meilleure façon, si vous sacrifiez, faites-le de la meilleure façon. Aiguisez bien la lame et ménagez la bête » (hadith rapporté par Muslim (1995)). Il faut donc bien aiguiser sa lame, à l’abri du regard de la bête qui sera abattue, et ne pas abattre cette bête devant ses semblables. Le prophète de l’Islam à, en outre, rappelé que : « Lorsque l’un de vous sacrifie, qu’il se presse » (hadith rapporté par As Sahihah (3130)).

Afin de réaliser ce sacrifice dans les meilleures conditions possibles, il est recommandé de coucher l’animal sur son flanc gauche si le sacrificateur est droitier (et inversement). Il pourra ainsi maitriser plus facilement l’animal en mettant sa jambe sur son cou et maintenir sa tête immobile. En outre, il est conseillé de ne pas attacher les pattes de l’animal (sauf s’il est difficile à maitriser) afin qu’il puisse se débattre correctement, ce qui permettra un meilleur drainage du sang (et une agonie moins lente et douloureuse).

Enfin, au sujet de l’électronarcose (étourdissement ou sommeil bref causé par un courant électrique traversant le cerveau de l’animal afin qu’il soit abattu en étant inconscient), même si ce point à fait couler beaucoup d’encre ces dernières années, une majorité d’acteurs et de responsables musulmans à travers le monde l’autorisent, à l’instar du label malaysien Jakim, plus grand certificateur de halal au monde (15% des certificats halal délivrés dans plus de 56 pays en 2011 selon le Department of Islamic Development of Malaysia), du CFCM (Conseil Français du Culte Musulman) et du Comité Permanent de Riyad. Ce dernier a d’ailleurs apporté un avis très clair sur le sujet en affirmant que ce qui doit être pris en compte est le ménagement de la bête, et si l’engourdissement permet de la sacrifier en réduisant sa souffrance, mais sans la tuer, cela peut être pratiqué : « Si l’animal est toujours vivant après l’engourdissement et qu’il est sacrifié de manière légale, il est licite, mais s’il meurt après l’engourdissement, il est illicite, et il n’est d’aucune utilité qu’il soit égorgé par la suite » (fatwa Al-Lujnah Ad-Dâ’imah (18476)). L’un des indices permettant de savoir si la bête est toujours vivante lors du sacrifice est d’observer si le sang est bien rouge et qu’il jaillit bien lors de l’abattage. S’il ne fait que s’écouler, ce qui est le cas pour une bête déjà morte, alors la consommation de cette viande devient illicite.

Dans son article « Halal : la traçabilité » (p.92-99), Joanna Freudenheim explique également cette affirmation : « Au niveau réglementaire européen, depuis 1993, l’insensibilisation de la bête est obligatoire, sauf dans le cas de l’abattage religieux casher et halal. Le recteur d’Al-Azhar, au Caire, en 1982, et le grand mufti de Delhi, en 1985, ont permis l’insensibilisation à condition que l’animal puisse être réanimé ».
En revanche, il ne faut pas que la méthode d’engourdissement inflige une souffrance encore plus importante à la bête, comme le précise cette déclaration du Comité permanent de Ryad datant du 21 mai 2006 : « Il n’est pas permis de frapper l’animal sur sa tête, ni d’utiliser un procédé équivalent comme le fait d’utiliser un pistolet à tige, ou à marteau non perforant ou le dioxyde de carbone » (décision n° 23 547 du 21 mai 2006).

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