Le franc CFA , monnaie souveraine ou de servitude ?

Tout pays pour son émergence et son développement a nécessairement besoin d’un moyen d’échange stable et sans ingérence extérieure. Une monnaie indépendante se révèle ainsi être une priorité indispensable. Sujet économique tabou en France, le franc CFA (FCFA) est vu sur le continent africain comme un symbole d’ingérence, du passé colonial français et un reste du concept de  » France-Afrique « . En effet, l’ancienne métropole avait réussi à imposer le franc CFA comme une monnaie d’échange après la signature d’accord des indépendances. Revenons-en aux faits.

Deux monnaies, deux zones économiques

Il y a deux monnaies différentes. À l’ouest du continent africain, huit pays ont le franc CFA comme monnaie commune. Il s’agit du Bénin, du Burkina Faso, de la Côte d’Ivoire, de la Guinée-Bissau, du Mali, du Niger, du Sénégal et du Togo. Le siège de la Banque Centrale se trouve à Dakar. Ces pays ont une population totale d’environ 110 millions d’habitants avec un produit intérieur brut (PIB) de 77,6 milliards de dollars américains. Les onze millions de grecs réalisent un PIB presque quatre fois plus élevé (262 milliards de dollars américains).

En Afrique centrale, le franc CFA sert comme moyen de paiement commun dans six pays et le siège de sa Banque Centrale se trouve à Yaoundé. La Guinée Équatoriale, le Gabon, le Cameroun, la République du Congo, le Tchad et la République Centrafricaine appartiennent à cette zone monétaire. En cumulé, 50 millions d’habitants sont concernés pour un PIB de 74,7 milliards de dollars américains.

Créé en 1939 et lancé six ans après, le franc CFA ou « franc de la communauté financière africaine » et « franc de la coopération financière africaine » a une parité fixe avec l’euro. Ainsi, on obtient avec un euro 655,957 francs. La valeur monétaire est garantie par le Trésor français à Paris. Les pays africains s’engagent en retour à déposer 50% de leurs réserves monétaires au Trésor français.


Signifiant « franc de la communauté financière africaine » dans l’UEMOA (Union économique et monétaire ouest africaine) et « franc de la coopération financière en Afrique centrale » dans la CEMAC (Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale), il faut ajouter aussi les Comores qui utilisent également un franc local (franc comorien) fonctionnant sur des bases similaires. 1 euro équivaut environ à 495 francs comoriens ou KMF.

Un marasme financier au service du Trésor et intérêts français

Pour beaucoup d’économistes spécialistes de l’Afrique, le franc CFA est considérée comme une monnaie de servitude. C’est ainsi qu’a été publié il y a quelques mois le livre Sortir l’Afrique de la servitude monétaire, à qui profite le franc CFA ? par Kako Nubukpo, Bruno Tinel et Martial Ze Belinga, trois économistes aux éditions La Dispute afin de dénoncer les limites du franc CFA pour les pays utilisant cette monnaie. Selon eux, elle reste une monnaie servant aux intérêts européens sans être symbole de « stabilité » et de « développement ». Avec une parité fixe, les entreprises du vieux continent n’ont plus à se soucier des taux de change pour leurs investissements dans les pays de la zone UEMOA ou CEMAC. Contrairement au reste des pays dans le monde, les banques centrales des zones CFA n’assument pas elles-mêmes la fixité de leur monnaie avec l’euro. Le Trésor français, et donc, par extension, le budget de l’Etat français, exercent encore cette responsabilité moyennant une possession des réserves de change à hauteur de 50%.

Privilégiant ainsi  » une élite africaine rentière « , le Trésor français continue donc d’utiliser la zone CFA pour son financement. Et pour preuve : le franc CFA participe encore à la dette publique française (0,5%).

Une monnaie communautaire inefficace 

Le franc CFA n’a jamais intensifié les échanges intracommunautaires. En 2015, la part des échanges entre les économies de l’Union Economique et Monétaire Ouest Africaine (UEMOA) était bien faible, comprise entre 10 et 15%.  Avec une dépendance vis à vis de l’euro, les différentes économies de la zone CFA souffrent d’un manque de compétitivité importante. Une monnaie forte comme l’euro n’est pas compatible avec le niveau des économies de ces pays : elle est, selon les auteurs, une  » forme de taxe sur les exportations et une subvention sur les importations « . Le franc CFA rend difficile l’obtention de l’équilibre de la balance commerciale. Toute forme de financement ou d’investissement par le crédit relève d’un exploit. Les effets économiques sont ainsi pervers, destructeurs. Plus de maîtrise de la politique monétaire basée sur l’intérêt national et un franc CFA plus flexible sont donc nécessaires pour Kako Nubukpo, Bruno Tinel et Martial Ze Belinga.

Globalement, le livre souligne qu’aucun pays n’a pu bénéficier des effets positifs du franc CFA. Des pays extrêmement riches comme la Guinée Equatoriale, qui a récemment rejoint l’OPEP, font toujours partie des PMA (Pays les moins avancés) à cause des problèmes de redistribution des richesses. Les économistes soulignent qu’un pays comme la Côte d’ivoire  » a un PIB réel par tête en 2014 inférieur de 41 % à son meilleur niveau de PIB réel par tête atteint à la fin des années 1970 « . 11 des 16 pays de la zone CFA demeurent des PMA.

Il y a aussi une dimension politique et psychologique

Pour beaucoup de citoyens de la zone, le franc CFA est toujours assimilé à la colonisation où l’objectif est de capter le surplus de richesse économique de l’Afrique. Cette monnaie n’a rien permis en terme de développement : ni la diversification, ni épargne, ni un secteur privé et national efficaces. Les relations entre la France et l’Afrique restent fortes mais beaucoup plus concurrentielles avec la mondialisation et l’émergence de l’Asie. Elle a plutôt alimenté des crises politiques et économiques récurrentes sur fond de misère sociale structurelle.

Quelles perspectives ? 

Selon Kako Nubukpo, Bruno Tinel et Martial Ze Belinga, elles sont encore très limitées et le sujet demeure très flou. Plus de coordinations monétaires avec éventuellement un projet de monnaie commune ont déjà été évoqués par les différents chefs d’Etat des pays concernés. Dans un second temps, il faudra coordonner la politique monétaire et budgétaire afin d’éviter toute instabilité et un déficit qui pourrait exploser.

 

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