Les derniers larsens du morceau New York City Cops sont déjà loin mais les clameurs s’intensifient quand Julian Casablancas et sa bande remontent sur scène pour une ultime chanson. Face à la foule, le prophète s’adresse à son peuple qui n’est que liesse. « Merci beaucoup les gars. Putain. On va jouer une dernière chanson. [Il délire sur l’éclipse lunaire]. On sera de retour bientôt. On va retourner en studio et tout le bordel ».

 

 

(Crédit : Luddite Stereo)
(Crédit : Luddite Stereo)

 

 

Figure majeure du Landmark Music Festival de Washington, les Strokes s’offrait un retour magistral dimanche 27 septembre. Un come-back que l’on imaginait éphémère. En réalité, c’est une raison de vivre ou du moins, de la joie, que leurs innombrables fans ont reçue. Eclipsant d’un éclat de voix la lune de sang, les rumeurs et les Voidz : les Strokes reviennent. Retour sur la carrière du groupe du millénaire.

 

2000 : Quand tout a commencé

 

Tous issus d’un milieu plutôt aisé, particulièrement Julian, fils du fondateur de l’agence Elite, les Strokes sont vites présentés comme un groupe monté de toutes pièces. Pour autant, concernant quatre d’entre eux (Julian, Nick, Nikolaï et Fabrizio), ce premier album est le fruit d’un travail entamé à l’âge de 15 ans.

 

Albert qui avait côtoyé Julian en Suisse, atterrit par hasard à New-York où il rejoint le groupe. L’âge moderne est en route. Comme l’explique Nick, les Strokes ont joué «devant des salles vides toutes les deux semaines à New-York». N’est pas Strokes qui veut.

 

 

Un batteur sobre, véritable métronome. Des guitares à peine modifiées et résolument crades, qui se répondent dans une complémentarité parfaite. Une ligne de basse dominante. Les compositions des Strokes sont au premier abord, étonnantes de simplicité.

 

C’était sans compter sur deux choses : des mélodies hors du commun, et un chanteur hors du temps. Ses vocalises nonchalantes et éraillées se fondent brillamment dans l’architecture d’un monument que même le temps n’ébranle pas.

 

2003 – 2009 : Le baptême de feu, l’âge moderne

 

Comme dans n’importe quel genre musical, le cap du second album est une étape aussi symbolique qu’incontournable. Et c’est peu dire qu’après le monument Is This It ? les Strokes étaient attendus au tournant. Pour cette bande de mecs traînant depuis si longtemps ensemble, qui ne voulait que ressembler au groupe Guided By Voices, le défi paraît insurmontable.

 

Mais les Strokes ne tremblent pas. Room On Fire ne surpasse pas leur premier disque, mais il ne déclasse pas le groupe. Deuxième victoire. Sorte d’Is This It ? plus mature mais l’effet de surprise en moins, leur second album obtient une critique globalement dithyrambique. Cet album leur offrira une participation à la BO du film Marie-Antoinette réalisé par Sofia Coppola et une inoubliable pub EDF en France.

 

En écoutant les deux albums à la suite, la voix de Julian semble être un filet continu. Quand le reste du groupe s’inscrit également dans la continuité du précédent album seul Nick, le guitariste, démontre que l’âge ne cesse de bonifier ses capacités à la guitare, et celles des Strokes avec.

Enterrés dès leurs premiers singles, à peine approuvés en tant que groupe éphémère – à minettes -, c’est peu dire que les Strokes divisent. Et pour ne rien arranger, les membres eux-mêmes crachent de concert sur leur travail. Si Nick considère que le temps d’enregistrement trop court de cet album a nuit à sa qualité, c’est le suivant qui cristallisera les tensions.

 

Les Strokes s’exportent mieux en Europe où le groupe rencontre un succès plus franc qu’aux Etats-Unis. Leurs deux premiers albums sont une réussite et on peut sans trop s’avancer considérer qu’ils ont révolutionné la scène rock indé/garage. Mieux, ils ont ouvert la porte à une nouvelle vague de groupes, surtout issus du Royaume-Uni, parmi lesquels on peut citer Franz Ferdinand, les Arctic Monkeys ou encore Razorlight.

Sauf que pendant que tout ce beau monde s’engouffre dans la brèche, et qu’en France les ados se décident à prendre leur suite, les Strokes balbutient leur musique, doutent sur leurs orientations musicales et surtout, sur leur manière de produire leurs albums.

 

Heart In A Cage est de l’avis du groupe entier un véritable calvaire à enregistrer. Pas un n’en retiendra le moindre bon souvenir. Et déjà l’on commence à tirer des conclusions : ce groupe n’était pas fait pour durer. Il y a trop d’egos, plus personne ne peut se blairer, ils vont sombrer.

 

Albert ambitionne un deuxième disque solo, et maintenant que Casablancas a sorti son (sublime) Phrazes For The Young, beaucoup sont persuadés que le groupe ne s’en remettra pas. Les plus modérés s’accordent sur le fait que les Strokes avaient simplement besoin d’une pause pour mieux repartir.

 

2011 – 2015 : Silence, lente agonie ?

 

Oui, Angles constitue pour les fans de la première heure une amorce du déclin. Oui, Comedown Machine paraît s’inscrire dans cette lignée, avec en prime, un clip en forme de best of et d’adieux. Mais Julian Casablancas a son leitmotiv (sa bio Twitter) : « nothing mainstream is relevant », rien de ce qui est mainstream n’est pertinent.

Quitte à perdre une frange de fans restée enfermée dans les années 2000, le leader poursuit son chemin et sa quête de renouvellement avec les Strokes. Mais ça ne suffit pas. Notamment pour Nick qui ravive les fantasmes d’une rupture.

 

« Je ne ferai pas le prochain album comme ça. Hors de question. C’était horrible, juste horrible ».

 

Si Angles n’est pas le meilleur album des New-Yorkais, il contient quelques perles qui justifient à elles seules son existence. Les Strokes avancent sur leur propre route. Et ce groupe n’est jamais meilleur que lorsqu’il joue contre lui-même. Quelques morceaux témoignent de cette identité qu’ils entretiennent : Macchu PichuUnder Cover Of Darkness ou encore Taken For A Fool. Des tubes.

 

Le chaos survient à la sortie Comedown Machine, alors que rumeurs et inepties se multiplient. Ce vendu de Casablancas a posé sa voix pour les Daft Punk, qu’il aille pondre son électro et sa voix de tête ailleurs. Il s’agit sûrement de l’un des albums les plus décriés du groupe.

Pour ne rien arranger, il s’avère que c’est aussi le dernier album prévu par leur contrat avec leur label RCA. Là encore, un flot de rage se déverse : les Strokes ne se supportent plus, ils sortent cet album juste pour en finir avec RCA.

 

En guise de signe apocalyptique, le nom du label est inscrit en lettres énormes, surplombant le nom du groupe : l’industrie a tué la musique. L’hypothèse a du sens. Une seconde.

 

Pochette de l'album Comedown Machine
Pochette de l’album Comedown Machine

 

En réalité, comme tout album appelé à devenir culte, Comedown Machine nécessite plusieurs écoutes, à plusieurs époques (comprendre, laisser aux vestes le temps de se retourner).

 

Le virage électro est pressenti dans l’air du temps et du rock. Ce sont les Strokes qui dictent les tendances, alors à quoi bon lutter ? Le futur, c’est eux. On parle ici d’un groupe qui sortait en 2006 une chanson intitulée « YOLO ».

 

Faute de pouvoir cryogéniser le Julian de l’an 2000 et sa voix rocailleuse, il faut considérer ce dernier disque comme une pierre de plus à l’édifice considérable que bâtit le quintet au fil des ans. Et enfin,  réécouter One Way Trigger, pour crier au génie.

 

C’est donc en forme de gigantesque doigt d’honneur que les Strokes reviennent. Doigt d’honneur adressé au destin qu’on a bien voulu leur dépeindre toutes ces années, à leurs détracteurs de toujours, à leurs fans de la première heure quittant le navire en route, à leurs nouveaux fans ayant raté la naissance d’un groupe intemporel, et à leurs fans de toujours qui n’ont fait qu’acquiescer toutes ces années durant, sans jamais broncher.

 

Ce retour, personne n’avait parié dessus, pas même Albert, pourtant spécialiste des annonces médiatiques de come-back. Même New Order a eu le temps de s’offrir un glorieux retour pendant tout ce temps.  Les Strokes reviennent. Ils n’ont plus rien à prouver, plus de barrières à démolir, de premier album à dépasser ou même de limites à repousser. Les Strokes reviennent, pour le meilleur donc. The end has no end.

 

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