L’évolution de la consommation du halal en France

L’un des tous premiers supermarchés 100% halal de France ouvert à Nanterre en 2010

L’un des tous premiers supermarchés 100% halal de France ouvert à Nanterre en 2010

Régulièrement mise sur le devant de la scène médiatique, la question du halal en France suscite souvent la curiosité (parfois la méfiance) d’une partie de l’opinion publique. Nous avons décidé de démêler le vrai du faux afin d’y voir un peu plus clair sur ce marché qui pèse près de 6 milliards d’euros par an. Dernier volet de notre enquête : L’évolution de la consommation du halal en France.

A l’origine, lorsque les entreprises d’abattage se sont lancés dans la commercialisation de viande halal dans les années 80, il s’agissait surtout d’approvisionner les familles immigrés (essentiellement d’origine maghrébine et, dans une moindre mesure, sub-saharienne et turque) dans une vision à court terme. Dans son ouvrage « Halal : d’une norme communautaire à une norme institutionnelle » (p. 77-103) publié en 2007, Florence Bergeaud‑Blackler reprend l’expression de Xavier Ternisien (datant de 2002) qui parlait de « poule aux œufs d’or » éphémère. En effet, ces professionnels de l’agroalimentaire avaient flairé le bon filon et voulaient en profiter au maximum mais ne pensaient pas que ce marché allait prospérer avec les générations suivantes issues de ces familles immigrées : « Les grossistes anticipaient un affaiblissement de ce marché avec l’arrivée à l’âge adulte des jeunes issus de l’immigration dont les conduites alimentaires étaient censées se calquer sur celles de leurs congénères non musulmans » affirme Florence Bergeaud‑Blackler dans son ouvrage. A cette époque, le consommateur musulman moyen était vu comme un « mangeur de viande hors norme », mais doté d’un pouvoir d’achat assez limité. Il pouvait donc se satisfaire d’une viande de moindre qualité (tel que les abats ou les pièces à bouillir) afin d’assouvir ses besoins en la matière.

Dans les années 90, les consommateurs musulmans, lassés de devoir se contenter d’une viande de moindre qualité (avec des prix fluctuant sans cesse), fournie par ces professionnels de l’agroalimentaire en situation de quasi-monopole, ont décidé de faire jouer la concurrence avec le développement des petites boucheries halal, notamment dans les grandes villes françaises situées essentiellement dans les régions où la population musulmane est la plus importante, telles que le Nord Pas de Calais, l’Île de France, la PACA et la région Rhône Alpes. Alors que leurs parents se fiaient davantage aux relations de proximité tissées avec leur boucher et épicier, les jeunes générations vont devenir des consommateurs actifs et avertis à la fin des années 90 et faire davantage confiance à « ce qui est écrit sur l’étiquette ».

C’est ainsi que dans les années 2000, ces jeunes consommateurs musulmans, éduqués et dotés d’un pouvoir d’achat supérieur à celui de leurs parents, vont devenir plus exigeants et contribuer à ce que les produits halal se diversifient, collant davantage aux habitudes alimentaires de leurs congénères non musulmans : les fast food halal font leur apparition, tout comme les mets à la française 100% halal. « La demande accrue de produits halal transformés, prêts à cuire ou consommer, entraîne alors des changements structurels au sein de la filière productive française. Ce sont désormais les entreprises de certifications dirigées par des musulmans de réputation qui forment le pivot du marché halal. La demande de prêt à manger conduit vers un accroissement du nombre et du poids des entreprises de distribution dans la chaîne alimentaire. Ces dernières formulent des exigences plus élevées en matière de contrôle halal et de qualité des produits, et sont en meilleure posture pour les imposer en amont de la chaîne de fabrication », (« Halal : d’une norme communautaire à une norme institutionnelle », p. 77-103, Florence Bergeaud‑Blackler, 2007).

Cette situation de concurrence énorme ainsi que la demande accrue des consommateurs musulmans poussent certains professionnels à jouer le jeu de la surenchère, proposant du « halal plus que halal », ce qui a conduit à des fraudes et des scandales de faux halal qui accentueront le doute et la méfiance chez ces consommateurs : « L’industrie de production alimentaire halal est probablement une des plus dynamiques de la planète. Il n’est pas un jour sans que la presse internationale rapporte les cas de réussite de sociétés de production ou de distribution « halal ». En même temps, dans ce domaine, la méfiance règne. Un détour par les sites Internet musulmans l’atteste. Les discours dénoncent les « gabegies » et autres « malversations » : la grande majorité des allégations halal serait fausse, les consommateurs seraient trompés », (Florence Bergeaud-Blackler, « Halal : d’une norme communautaire à une norme institutionnelle », 2006).

Il y a même une association de consommateurs musulmans qui a vu le jour en 2012 afin de dénoncer ces abus et tenter d’assainir le marché du halal en France : L’Union Française des Consommateurs Musulmans (UFCM). « Assez ! Alors qu’ils en sont le principal moteur, les consommateurs musulmans sont depuis bien trop longtemps les dindons d’une farce, celle d’un marché du halal dominé par la fraude » déplore l’un des membres fondateurs de l’UFCM, Yamin Makri. « Très peu écoutés, singulièrement méprisés, (les consommateurs musulmans) n’ont eu pourtant de cesse de dire leur mécontentement. Dans la presse, à la télévision, les révélations ont succédé aux révélations sans qu’il n’y ait de véritable changement. Ni les autorités publiques ni les acteurs économiques n’ont daigné les écouter. Pire la plupart des industriels impliqués dans ce marché ont décidé d’aller plus loin et de légitimer des pratiques inacceptables pour les consommateurs musulmans » dénonce cette association loi de 1901. Son objectif est « d’offrir une voix à l’ensemble des consommateurs face à des acteurs économiques pas toujours respectueux de ceux qui pourtant assurent leur pérennité » en s’engageant sur plusieurs plans : « 1) mettre en place un système de veille et d’alerte sur le marché du halal, 2) informer les consommateurs sur l’état du marché, 3) développer un réseau national de consommateurs actifs et vigilants ». L’UFCM est dirigée par un bureau constitué de « différentes sensibilités de la société civile », à l’instar de Samy Debah, président du Comité de lutte contre l’islamophobie en France, ainsi que Abdessamad Habib, commerçant spécialiste de produits orientaux.

On assiste ainsi à l’émergence de différents profils de consommateurs : « Soit l’individu décide de ne manger que des produits locaux afin d’avoir une relation directe avec les producteurs et les abatteurs, ce qui est encore plus compliqué et réglementé dans le domaine de la viande, car n’importe qui n’entre pas dans les abattoirs ; soit il ne lui faut manger que des produits qui n’ont pas été soumis à des processus industriels, des fruits et des légumes ; soit il faut faire confiance au système tel qu’il est, sachant que ce système de traçabilité ne fonctionne pas » (« Halal : la traçabilité », Joanna Freudenheim, (p.92-99)).

 

LAISSER UN COMMENTAIRE