Il y a eu la finesse de Giscard, les punchlines de Mitterrand, la subtilité de Chirac et la provocation de Jean-Marie Le Pen…De cet héritage politique lettré, il ne reste plus grand chose. Philippot et son LOL en sont un exemple flagrant. Où est passé le savoir-parler et la culture de nos hommes politiques?

LOL, CÉ KOI TON MSN?

 

« LOL ». C’est le mot de la semaine, et il est signé Florian Philippot. Sur le plateau d’iTélé, le vice-président du Front National fait le choix de se ridiculiser en parlant de langage texto et en employant un terme, qui, à en croire les dernières études, est sur le point disparaître du lexique 2.0. Surtout, il affiche clairement sa rupture avec sa cible, alias Jean-Marie Le Pen. Rupture tant idéologique (« il voudrait qu’on parle de Pétain, des chambres à gaz, non ! ») que linguistique.

 

Les nouveaux frontistes n’ont rien à voir avec le père Le Pen. C’est un fait. Sous Marine (peu cultivée et dépourvue de connaissances en économie), l’extrême droite est un parti qui s’abstient d’employer des termes savants, de citer des références littéraires, de peur d’être assimilé à la caste des intellectuels snobs par un petit peuple qu’il cherche à séduire à coups de promesses protectionnistes, aussi simplistes dans le fond que sur la forme. Le « LOL » de Philippot, Jean-Marie Le Pen ne l’aurait jamais utilisé. Non pas car le terme ne lui dit probablement rien, mais plus car ce dernier a un goût prononcé pour les subtilités de la langue française (il adore aussi les mots désuets, mais bon, personne n’est parfait). Car l’ancien boss du FN, aussi détestable soit-il, fait partie de la vieille garde politique, celle qui tient la littérature et les arts en estime.

 

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VOILÀ OÙ ON EN EST, DONC

 

Fasciné par la poésie du XIXe siècle, le latin, le grec et Verdi pour ne pas aller plus loin, ce fils d’analphabètes (quel paradoxe, n’est-ce pas ?) est, des hommes ayant aspiré à la présidence au XXIe siècle, sans doute celui qui était le plus craint par ses opposants. Accepter un débat face à lui, c’est s’encastrer dans un mur, buter sur l’érudition et la maîtrise parfaite de la langue française du natif de La Trinité-Sur-Mer. L’entourage de Jacques Chirac l’avait compris, si bien qu’en 2002, le président sortant refuse carrément le mythique débat télévisé du second tour contre un adversaire qui cogne trop fort pour lui. Bien lui en a pris. Le candidat de l’extrême droite ne fait pas mieux que 17,9% et la France peut souffler.

 

Chirac passionné par l’Asie et l’Afrique, Sarkozy « inculte »

 

La remarque du déclin culturel est également valable un peu moins à droite. Chirac, qui s’est longtemps fait passer pour un personnage politique de faible culture (par choix stratégique), était en réalité passionné par les arts premiers ainsi que les civilisations africaines et asiatiques. Il est d’ailleurs intéressant de remarquer que son « coming-out » culturel coïncide avec son accession à l’Elysée, preuve que passer pour un con n’est pas forcément le meilleur moyen de séduire le citoyen français.

 

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PAS UN HASARD SI CE MASQUE JAPONAIS RESSEMBLE A CHIRAC…

 

Nicolas Sarkozy, lui, est à des années lumière de la culture chiraquienne. Son discours aussi, comme en témoigne sa phrase datant de 2007 sur la télé et le peuple («un homme politique qui ne regarde pas la télé ne peut pas connaître les Français»). Il est de notoriété publique que le leader de LR boude la culture littéraire, jadis si chère à la classe politique hexagonale. Pendant son mandat présidentiel, il a tenté, en vain, de corriger cette image d’inculte en avalant classique sur classique. Aujourd’hui encore, lorsqu’il poste sur Twitter une photo où on le voit lire du Hemingway, on lui tombe dessus, on ne le croit pas. La rédemption littéraire de Sarko est trop dure à avaler pour un peuple qui l’a trop souvent entendu maltraiter la langue de Molière et mépriser ses bâtisseurs.

 

A gauche, Hollande pâle descendant de Mitterrand

 

Chez les socialistes, l’avant/après entre l’ancienne et l’actuelle génération est un peu moins tranché. Mais il existe. Si, comme son mentor François Mitterrand, Hollande affiche une grande connaissance de l’Histoire, il ne possède certainement pas un millième du bagage littéraire de celui-ci, pour la simple et bonne raison que, de son propre aveu, le locataire de l’Elysée ne lit pas de romans. Et quand bien même il en lisait, il aurait eu peu de chance d’atteindre le niveau de son prédécesseur en la matière, lui qui bouquinait tout le temps (on le soupçonnait même d’aimer des écrivains dits « de droite ») et collectionnait les éditions rares de livres qu’il possédait déjà. Sans oublier que François Mitterrand aimait s’entourer d’écrivains et autres intellectuels pour débattre, ce qui n’est pas forcément le cas de l’actuel chef d’état.

 

Bayrou et Mélenchon, derniers rescapés

 

Des comparaisons de ce genre, il en reste beaucoup. De fait, dans la catégorie des hommes de notoriété nationale, seuls François Bayrou et Jean-Luc Mélenchon partagent l’amour du savoir littéraire et historique qui distinguait jadis l’homme politique français de l’Anglais ou l’Américain, traditionnellement plus tourné vers les sciences économiques.

 

Le leader centriste, qui répond autant que possible aux interviews devant de somptueuses bibliothèques, est un homme de lettres qui lit aussi bien qu’il n’écrit. Son livre de chevet, «les Enfants Jéromine», d’Ernst Wiechert, il l’a lu, paraît-il, plus de 100 fois. Pas mal. De confession et de culture chrétienne, il s’intéresse aussi grandement aux cultures orientales, y compris à l’Islam. Un homme polyvalent, en somme.

 

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DES LIVRES, UN MAC ET DU SWAG. QUE DEMANDER DE PLUS?

 

Les lectures de Jean-Luc Mélenchon, sont quant à elles liées de très près à ses idéologies. Les Misérables d’Hugo sont sa référence ultime, bien qu’il ait aussi adoré, dans un tout autre genre, l’Albatros de Baudelaire. Enfin, il aime se vanter d’avoir lu l’Histoire de la Révolution Française d’Adolphe Thiers en entier (comptez 10 volumes, s’il vous plait).

 

Nouvelle époque, nouveaux parcours et nouvelle culture

 

S’il apparaît évident que la richesse linguistique ainsi que les cultures littéraires et historiques se perdent chez nos politiques contemporains, il convient de ne pas oublier que ces derniers se sont adaptés à leur époque en développant d’autres aptitudes. Le droit, l’économie et l’écologie prennent ainsi peu à peu le pas sur le livre ou l’Histoire. Sans oublier que les évolutions technologiques, internet et les réseaux sociaux en tête, ont donné naissance à des Nadine Morano et profondément modifié les règles du « politique-game ».

 

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BON, C’EST UN FAKE, MAIS IL EST PLUTÔT RÉALISTE

 

Peu évoqué mais grandement responsable du chamboulement des connaissances des acteurs politiques, le monopole qu’ont certaines écoles comme Sciences Po, HEC ou l’ENA sur la formation du politicien depuis une quarantaine d’années a son importance. Celles-ci offrent certes, un enseignement d’excellence, mais tendent à uniformiser les futurs dirigeants de notre pays en une seule caste composée d’individus aux (in)compétences peu ou prou similaires.

 

D’autre part, là où les khâgneux apprennent les subtilités de la langue Française, les Enarques, eux, s’entraînent à maîtriser la langue de bois, celles sur laquelle les journalistes buttent si souvent. C’est pourquoi les références et la manière de parler de Georges Pompidou, qui a étudié les lettres à Louis Le Grand auprès d’Aimé Césaire et Léopold Sédar Senghor, diffèrent de celles de François Hollande ou Nicolas Sarkozy (qui par ailleurs était un piètre élève).

 

Faut-il pour autant se résigner à dire que les disciplines changent en fonction des époques (excuse brandie par les partisans de la suppression du Latin et du Grec)? Faut-il accepter l’excuse du temps pour défendre l’inculture littéraire et historique d’une large partie de nos dirigeants ? Aucunement. Ce serait accepter une forme de déclin. L’Histoire autant que la littérature mènent à la compréhension d’une époque, d’un monde, d’une société, et restent donc de formidables outils pour les femmes et les hommes qui aspirent au pouvoir. Elles ne doivent en aucun cas être remplacées par d’autres connaissances, aussi nécessaires soient-elles, sinon complétées.

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