Isabelle est une jeune ingénieur mécanique le train-train mollasson de son boulot, elle décide de lui donner du « sens », faire de l’ingénie positive et plaque tout pour lancer La Clavette (en hommage à la pièce capable de lier deux autre pièce en rotation). Après un tour de France, elle prépare une tournée de six mois en Asie (Birmanie, Cambodge, Vietnam) et en Amérique du Sud (Colombie, Equateur, Pérou). Skyzo l’a rencontré lors de son « Apero Tech » à Lyon.

Est-ce que tu peux te présenter ?

Alors, je suis Isabelle Huynh. J’ai monté le projet « La Clavette ». C’est un projet autour de l’ingénierie positive.

Tu peux nous en dire plus sur ton parcours ?

A la base, je suis ingénieur mécanique formé à l’INSA Lyon. Ensuite, j’ai travaillé dans une entreprise qui fabriquait des machines à café – celles de Georges Clooney (légers rires). C’est à parti de la que je me suis dit : « là y a un truc qui va pas ». Ce n’est pas de la faute de la boîte, c’est juste que l’ingénierie de façon générale fonctionne comme ça. On est toujours à essayer de faire des produits qui coûtent le moins cher possible à fabriquer et qui doivent se vendre le plus cher possible. C’est simplement ça.

C’était déprimant pour toi ?

Ah oui, clairement. Ce qui m’a le plus bloqué c’est de voir que les autres étaient dans une fatalité : « Ah bah non, il n y a rien d’autre qui existe, c’est comme ça ». Je me suis dit que c’était fou que tous mes collègues de moins de 35 ans pensent tous la même chose. J’ai des amis de promo qui ont arrêté pour faire de l’agriculture, du yoga, parce qu’ils n’y trouvaient plus leurs comptes. C’est dommage parce que ce sont des gens qui aiment la technique, c’est juste qu’ils ont besoin de sens. C’est là où je me suis dit qu’il devait y avoir une autre solution. A la base, même moi je ne savais pas.

Après ça comment tu t’es mis en contact avec l’ingénierie positive en France ?

C’est là où se rend compte qu’il faut être un peu curieux. Dans le sens, où il faut aller à des soirées, à des événements et il y a plein de choses qui existent quand on se donne un peu de temps et de mal à aller voir. Il y a des conférences sur comment faire une économie plus sociale. Pendant huit mois, mon calendrier était rempli. Je n’ai même pas eu à chercher plus que ça. Et rien qu’en se rapprochant du monde associatif et de tout ce qui est alternatif, finalement ce n’est pas si dur que ça. Depuis que j’ai mis le doigt dans l’engrenage, on se rend compte qu’il y a plein de choses.

Dans ta présentation, il y a une étude de l’Ipsos qui dit que 97 % jeunes diplômés veulent apporter un changement à la société…

Je pense que c’est quand même devenu une nouvelle priorité… (elle réfléchit) Non pas vraiment une priorité, mais il y a énormément de personne qui cherchent du sens. Je parle pas mal avec des professeurs qui enseignent depuis vingt ou trente ans. Ils me disent que depuis cinq ans ou plus, il y a plein d’élèves qui viennent vers eux en leur disant : « je n’ai pas envie d’être un ingénieur traditionnel mais je ne sais pas quoi faire ». C’est super intéressant parce que c’est des profs en poste depuis vingt ans dans la même école qui me disent que qu’il y a des changements et que la recherche de sens devient une question primordiale. Du coup ce chiffre de 97 % des jeunes diplômés qui veulent donner du sens, on le voit dans les écoles de commerces. Il y a plein de filières sur l’économie sociale et solidaire, sur l’humanitaire… Et t’as les écoles d’ingés qui sont toujours à la bourre sur ça.

Comment tu expliques ce changement avec une génération qui recherche plus de sens ?

J’en ai pas mal parlé avec des personnes plus veille du monde économique, enfin des patrons de 60 ou 70 ans qui me disaient qu’on a eu l’époque des quadras actuels qui étaient plus sur la carrière, avoir des sous, briller en société. D’une certaine façon, je pense que notre génération actuelle, notre souci c’est d’être heureux. On est peut-être pas en guerre ou quoi donc c’est notre priorité. Je m’en fous de l’apparence, ça m’est égal, ce que je veux c’est du sens. Ce terme de sens revient énormément quand je parle avec de jeunes.

Tu prévois de partir en Asie et Amérique du Sud pour suivre certains projets. Comment as-tu été mise en relation avec l’étranger ?

Le but avec ces projets c’est de toujours travailler avec des locaux. L’idée c’était d’avoir des projets locaux qui ne viennent pas d’ONG en mission en Birmanie, au Vietnam et au Cambodge. Du coup, je passe par trois étapes. La première c’est de trouver une personne qui habite là-bas. Cette personne met en relation avec une association qui va sûrement connaître quelqu’un qui a un projet technique etc. Et c’est comme ça que j’ai trouvé les projets.

En allant ces ingénieurs du tiers-monde qu’est-ce que tu espères leur apporter et qu’est-ce qu’ils vont t’apporter ?

Bah ce qui est intéressant déjà, c’est la mise en relation dans le sens où il y a un échange entre ce que je fais en France et eux ce qu’ils font. C’est intéressant de faire des parallèles. Des fois ils ont des difficultés à se mettre en place que nous on n’a pas du tout. Nous, au contraire on a des blocages qu’eux n’ont pas du tout. Par exemple, en Asie ils ne se posent pas 46 questions, il y a plein d’entrepreneur qui ont moins de trente ans. Ils ne se disent pas : «  je n’ai pas d’expérience ». Ils le font et n’attendent pas qu’on leur donne une autorisation. C’est super dynamique de ce point de vue là. Et ça permet de leur donner de la visibilité, ils ont peut-être un super projet mais ils n’ont pas la possibilité d’en parler. Ça leur permet de sa faire connaître de manière générale. C’est un peu l’idée après si je peux leur donner un petit coup de pouce sur un point de vue vraiment ingénieur. Je viens pour apprendre, échanger et aider si il y a des idées derrière.

Tu vas donc passer six mois à l’étranger entre l’Asie et l’Amérique du Sud. C’est une sorte de voyage initiatique ?

C’est le voyage initiatique. C’est ce que je me suis dit avant de voir tout ce que j’ai vu en France, quand j’ai quitté mon travail. Je me suis dit « je vais partir faire mon voyage initiatique ». Mais je me suis rendu compte qu’il y avait plein de trucs qui se passaient en France. Donc c’est cool, on peut en faire un truc gros. Et se demander quel impact social on peut avoir. Le voyage c’est le meilleur moyen d’apprendre.

La démarche de l’Apero Tech, on dirait que c’est avant tout de partager et « co-créer » comme tu dis plutôt que de se poser et se demander comment rentabiliser le projet ?

Bah oui, c’est déjà faire en sorte que les personnes se parlent. J’adore parler avec des gens différents. Je pense que c’est vraiment la plus-value du projet. Il s’adresse aux écoles, aux assos et aux entrepreneurs et c’est rare d’avoir un truc qui est pour tout le monde finalement. Ca a grossi malgré moi, c’est petit à petit que je me suis rendu compte de ce qu’on pouvait faire. Il y a des gen qui m’ont dit : « c’est top ! Si tu savais depuis le temps que j’attends ce message ». Et puis c’est parti !

Et dans le milieu, tu sens cette envie ?

Oui il y a cette envie. Quand je parle avec des directeurs de l’innovation, des DRH, ils disent que les jeunes sont entrain de partir. Avant on rêvait d’un CDI et on restait. Maintenant, c’est « si ça me plaît pas et que ça ne va pas avec mes valeurs, je pars, je vais faire autre chose ». Du coup, les entreprises me le disent de plus en plus : « nos jeunes partent et on sait pas trop pourquoi ».

Dans ton speech pour présenter l’Apero Tech, tu disais que que ton boulot se passait très bien, tes collègues étaient cools, les projets intéressants mais il te manquait un truc.

En fait, c’est que personne ne prévient de ça. Personne ne va nous dire « faites attention à ce que ça aille bien derrière ». L’idée c’était un peu aussi de les déculpabiliser. En école d’ingénieurs, , il y a plein de gens qui culpabilisent de vouloir faire des choses qui ne sont pas être le prochain directeur général.

Comment tu expliques que dans des pays moins développés, il y ait une plus grande dynamique ?

On se bloque. On se dit que c’est compliqué de monter quelque chose, on a une pression sociale… Dans les pays que je vais voir ce que j’aime dans les pays que je vais voir c’est qu’on ne se pose pas de questions. Tu as une idée, tu l’as fait. T’es jeune ? C’est pas grave. T’as pas 46 partenariats avec toi, ni la politique ? C’est pas grave. Nous, on parle de ressources limités d’un point de vue écologique. Mais il y a plein de pays où ça fait des années qu’ils ont des ressources limités. C’est pour ça qu’ils sont dynamiques, c’est pour survivre.

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