Fin du vinyle, disparition de la cassette, mort du disque et surtout piratage. Depuis quelques décennies l’industrie de la musique est en crise, et donc, en reconstruction permanente. Alors qu’Internet a ouvert de nouvelles possibilités aux musiciens et aux consommateurs, le streaming musical avait tout du nouveau modèle salvateur. Sauf qu’entre des supports payants controversés car peu respectueux des artistes, et des plateformes gratuites embourbées dans les procès sur les droits d’auteurs, le modèle montre déjà des signes inquiétants de faiblesse.

 

Le PDG de Sony Music, grand défenseur du streaming musical
Doug Morris, le PDG de Sony Music, grand défenseur du streaming musical (Crédit : Digital Music News)

 

Selon un rapport du Syndicat National de l’Edition Phonographique publié le 29 juillet 2015, le recours au streaming musical est en hausse de 36 % par rapport à l’année précédente. Sur le début de l’année 2015, il dénombre 7,5 milliards d’écoutes. Le streaming, mode de diffusion qui permet d’écouter de la musique sans avoir à la télécharger, confirme donc toutes les attentes placées en lui par les maisons de disques.

Avec 288 millions de titres écoutés par semaine, le streaming représente 20 % du chiffre d’affaires de l’industrie musicale, selon Pascal Nègre président d’Universal Music. Rien d’étonnant à ce que les majors (grosses maisons de disques comme Universal ou Sony) y voient une nouvelle source de revenus. Dans les chiffres, le streaming s’impose effectivement comme l’avenir de la musique. Mais qu’en est-il dans les faits ?

 

Le streaming payant, sauveur de l’industrie musicale ?

 

De manière cyclique, la musique s’est toujours adaptée à son format de diffusion. Ainsi, le concept d’album apparaissant de plus en plus fumeux pour les auditeurs (qui peut citer le nom d’un album de Rihanna ou des One Direction ?), c’est la logique du titre qui s’est imposée. Conséquence directe : le naufrage du disque, un support qui était adapté pour contenir une dizaine de pistes.

Les artistes préfèrent poster des chansons à l’unité et à l’envie. Et même s’ils sortent encore des albums, ce ne sont souvent que quelques titres qui sont écoutés, plutôt que l’intégralité de l’oeuvre. Désormais, les auditeurs consomment des singles, parfois des clips. Du virtuel essentiellement donc, du vinyle si l’on est un peu vintage, ou de la cassette si l’on veut être un peu plus haut dans la hype.

 

C’est pourquoi des entreprises comme Apple ou Amazon, ont proposé de payer en moyenne 1 euro pour télécharger une chanson et éviter d’acheter le disque complet, qui peut atteindre près de 25 euros en magasin. Cependant, grâce à l’émergence du streaming, Apple et Amazon ne représentent plus la seule alternative au piratage.

A raison de publicités entre les chansons, ou d’un abonnement d’environ 10 euros par mois, chacun peut depuis plusieurs années maintenant (Spotify a été lancé en 2008, Deezer en 2009) avoir un accès illimité à un catalogue limité mais conséquent de morceaux. Et ce, en toute légalité.

 

Jay-Z et Kendji Girac, l'éclectisme à prix Leclerc
Saviez-vous qu’en moyenne la musique est moins cher chez : Leclerc (Crédit : Leclerc)

 

Le marché du streaming est devenu tellement attractif que les plateformes se sont multipliées ces derniers temps. Jay-Z a lancé Tidal en mars dernier, Apple a suivi avec Apple Music, apparu le 30 juin dernier, Leclerc s’y est aussi mis avec Réglo Musique, de même que Kid Dotcom, l’enfant terrible du piratage, avec Baboom, lancé le 18 août 2015.

Une variété de choix pour le consommateur qui n’est pas sans inconvénients. Tidal, décrié de toute part en raison de son lancement maladroit, affiche des chiffres désastreux. Arrivé très tard sur le marché, la plateforme est considérée comme trop chère, notamment par Lily Allen, puisqu’il n’existe pas d’offre gratuite (les offres sont à 9,99 $ ou 19,99 $). L’application a quitté le top 700 des applications les plus téléchargées sur l’App Store en moins d’un mois.

Pour ce qui est de Baboom, le programme est attractif en apparence seulement. Le fonctionnement est proche de celui de Spotify : gratuit mais limité avec publicité ou illimité et sans publicité pour 10 dollars par mois. La spécificité mise en avant par la plateforme est que 90 % des bénéfices sont reversés aux artistes, à l’inverse de ce que proposent Spotify ou Deezer. Toutefois, un inconvénient de taille demeure : la plateforme ne contient pratiquement que des artistes inconnus, donc peu susceptibles d’intéresser le grand public.

 

«Je préférerais que quelqu’un vole mon disque en vinyle plutôt qu’il ne l’écoute sur Spotify»

 

Si Spotify, pour sa part, fonctionne toujours aussi bien, de multiples artistes se sont rebellés contre son mode de rémunération ou contre la qualité de son contenu. Ainsi, le leader de Foals, cité plus haut, considère que la qualité est déplorable et a décidé de boycotter la plateforme. De son côté, le producteur de Taylor Swift estime que «Spotify est un très bon service, mais ils doivent devenir un meilleur partenaire».

En cause, la possibilité d’écouter gratuitement les titres sur Spotify. Tant que la plateforme n’imposera pas un service premium à tous ses utilisateurs, l’artiste n’y reviendra pas. C’est pourquoi elle privilégie aujourd’hui son compte Youtube Vevo, plus rémunérateur.

 

Même son de cloche du côté de Thom Yorke, ancien leader de Radiohead, et du producteur de son dernier projet : «Je ne crache pas sur le fait de ne pas être payé. Il s’agit de s’engager pour les droits des artistes. C’est aux fournisseurs de proposer un meilleur moyen de soutenir les nouveaux producteurs de musiques».

S’agissant d’Apple Music, il n’aura fallu que quelques jours avant que les revendications naissent. La première à se manifester fut Taylor Swift, pour des motifs similaires à ceux qui avaient entraîné son retrait de Spotify. Elle considérait que même si la période d’essai de 3 mois était gratuite, il n’y avait pas de raison qu’elle ne soit pas rémunérée pour des écoutes effectuées durant cette période. Un fait «choquant et décevant». Compte tenu de sa jeunesse, Apple Music a fini par céder.

 

Membre du groupe Portishead
34 millions d’écoutes auront rapporté 2400 € nets au groupe Portishead (Capture d’écran)

 

Le problème de ces débats est que les artistes que l’on présente (ou qui se posent) en victimes de ces plateformes sont ceux qui n’ont pas de problèmes financiers. Souvent, ils font même partie de cette frange infime qui vit (très) bien de sa musique. Pour les artistes plus modestes, comme le jeune duo anglais Aquilo, Spotify est un moyen d’obtenir une meilleure exposition. Et même s’ils ne touchent que quelques centimes, des services comme Spotify ou Soundcloud, n’ont aucun intérêt à disparaître.

Sur ce point le streaming payant n’a a priori aucune raison de s’inquiéter, en revanche le streaming gratuit, très utilisé par les artistes émergents, se trouve véritablement menacé.

 

Soundcloud, Grooveshark : promoteurs d’artistes ou braqueurs de droits d’auteurs ?

 

Comme souvent sur Internet, le payant n’est pas la seule alternative. Des plateformes gratuites se sont donc développées, avec elles aussi, plus ou moins de succès, et des soucis juridiques.

 

Désormais sujet de dérision sur la toile, Myspace était pourtant l’un des précurseurs en la matière. La possibilité d’écouter voire de télécharger les morceaux d’artistes inscrits sur le site ont permis à de multiples musiciens, les Arctic Monkeys en tête, de lancer leur carrière. Si la plateforme a sombré depuis l’émergence de Facebook, elle aura eu le mérite d’ouvrir la voie.

Mais si Facebook est souvent la cause avancée de sa déperdition, c’est bien Soundcloud qui remplace Myspace à l’heure actuelle. En proposant le même service avec une interface épurée, simplifiée, et surtout, sans publicité, la plateforme au nuage a grandement contribué à l’essor du streaming gratuit, dont elle est le symbole aujourd’hui. Pour le meilleur et pour le pire.

 

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L’aspect réseau social assuré par un partenariat avec Facebook et son lien étroit avec Twitter, ainsi que la possibilité d’intégrer les morceaux sous forme de bannières sur les autres sites ont contribué à sa notoriété. Mais pas à sa pérennité.

 

En effet, l’été fut mouvementé pour la plateforme. Les nombreux utilisateurs de Soundcloud qui se réjouissaient à l’idée de profiter des mix gratuitement mis en ligne par les Dj ont été déçus de s’apercevoir que la plateforme en avait supprimé un bon nombre.

 

Toute oeuvre de Dj que cela puisse être, si les chansons sont utilisées en entier par ces derniers, il faut en posséder les droits. Chose qu’évidemment Soundcloud ne détient pas, et ne veut/peut pas s’acheter compte tenu de l’absence de pub. Une prise de risque importante quand on sait que Soundcloud est très prisée par les Dj.

 

(Capture d'écran du compte Twitter de Madeon)
(Capture d’écran du compte Twitter de Madeon, dont le compte Soundcloud a été réactivé depuis)

 

Depuis plusieurs années les maisons de disques menacent d’agir en justice contre Soundcloud. Les pressions s’intensifiant, l’entreprise a fini par s’exécuter en supprimant des mix à tout va. Mais les problèmes ne sont pas réglés pour autant. Avec un bénéfice annuel de 12 millions et des pertes annuelles de 20 millions de dollars selon Digital Music News, la plateforme est rattrapée par son modèle déséquilibré. Si en plus elle venait à perdre les comptes de Dj qui font sa renommée…

 

Obligée de passer des accords pour éviter de voir son contenu supprimé, Soundcloud doit désormais repenser son fonctionnement alors que les maisons de disques ont décidé de mettre leurs menaces à exécution pour obtenir leur argent. Malgré quelques accords récemment conclus avec près de 20 000 labels indépendants, les majors ne s’y retrouvent toujours pas. Sony a décidé de prendre les choses en main en retirant les pistes de ses artistes comme Adele ou encore Miguel. Une attitude sauvage caricaturée outre-Manche par le désormais fameux «fuck you, pay me». Un comportement d’autant plus décrié que les artistes de Sony n’étaient pas les plus écoutés sur Soundcloud.

 

Adèle semblait tenir à son profil Soundcloud (Crédit : Néon Mag)
Adèle semblait tenir à son profil Soundcloud (Crédit : Néon Mag)

 

Les poursuites ont donc été officiellement lancées il y a quelques jours par la PRSM (organisme protégeant les droits d’auteurs en Grande-Bretagne). Les risques d’une fermeture judiciaire pèsent plus que jamais sur Soundcloud, à l’instar de ce du site collaboratif Grooveshark suspendu il y a quelques mois. La plateforme américaine qui permettait aux utilisateurs de partager des chansons en les mettant en ligne, a été accusée, à juste titre, d’avoir enfreint les règles relatives aux droits d’auteurs.

 

Quels sont les torts de Soundcloud dans cette controverse ? Tout d’abord, l’absence de revenus conséquents qui la fragilise. Une site comme Youtube propose exactement les mêmes possibilités (mise en ligne de contenu personnel ou non, d’album entiers, de mix etc.) avec, certes, une qualité moindre et une interface moins pratique. Mais en intégrant les publicités et en ouvrant la porte aux majors avec le service Vevo, le site a anticipé les conflits potentiels et s’est surtout renforcé au point d’être aujourd’hui trop puissant pour être attaqué.

L’autre tort de Soundcloud réside dans le fait que le streaming musical n’est plus un simple outil de promotion des artistes. En tant que source importante de revenus pour les maisons de disques, les labels et dans une moindre mesure, les artistes, la gratuité et l’absence de pub ne sont plus viables pour la plateforme. Si elle résiste pour le moment, les procès à venir risquent d’en décider autrement, compte tenu de la puissance des majors qui ont déjà eu gain de cause face à Grooveshark.

 

Faut-il dire adieu à la gratuité ?

 

Alors que le magazine Tsugi dressait une liste des plateformes qui pourraient remplacer Soundcloud – parmi lesquelles Youtube figure – la gratuité semble de plus en plus condamnée dans le monde de la musique.

Même s’il est évident que la musique mérite rémunération, les bénéfices ne se font plus sur des droits d’auteurs (sauf pour les maisons de disques). A titre d’exemple, selon le Centre d’information et de ressources pour les musiques actuelles (IRMA), sur un titre acheté en ligne 99 centimes, un artiste ne touche que 4 centimes contre 66 centimes pour la maison de disque. Concerts et publicité sont aujourd’hui les sources de revenus essentielles pour les artistes, à condition d’avoir une visibilité importante. Ce que la gratuité favorise.

 

(Crédit : Rue 89/L'Obs)
Graphique de la Société des Auteurs Compositeurs et Editeurs de Musique (Crédit : Rue 89/L’Obs)

 

Les quelques initiatives existantes pour lutter contre le système des majors sont à mettre au compte des artistes. Les précurseurs en la matière sont une nouvelle fois Radiohead, qui pour leur album In Rainbows avaient décidé de s’affranchir des maisons de disques. Résultat : la mise en téléchargement de l’album pour un prix libre leur a rapporté une somme conséquente. Ce système est maintenant fréquemment utilisé par les artistes, notamment grâce Bandcamp, qui permet de mettre en vente son œuvre sur la plateforme, à prix fixe ou libre.

 

Plus récemment, un groupe comme U2 s’en est remis au sponsoring : contre une gros chèque au montant non révélé, Apple a automatiquement intégré leur nouvel album sur les iPhone 6. Un coup de pub énorme, mais une gratuité relative, entraînant de multiples critiques.

 

(Capture d'écran du compte de Tyler)
(Capture d’écran du compte de Tyler, The Creator quelques instants après avoir acheté l’iPhone 6)

 

Dernièrement, le rappeur Talib Kweli a franchi l’échelon supérieur en offrant son dernier album sans aucune contrepartie. Chacun peut donc le télécharger librement et légalement. L’album en question s’intitule d’ailleurs Fuck The Money. Signe que la gratuité a peut-être sa place dans l’avenir de la musique.

 

S’agissant du streaming, une chose est sûre : comme souvent sur Internet, les cendres des uns favorisent l’expansion des autres. Nul doute que les artistes trouveront d’autres moyens de promotion. Le streaming musical, payant ou gratuit, n’est pas prêt de disparaître. Il devrait même poursuivre sa croissance. Et si à l’instar de Myspace, ou de Grooveshark, Soundcloud venait à sombrer, un nouvelle plateforme s’empressera de prendre son relai.

 

 

 

 

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