Atlanta: un mouvement appelle à « consommer noir »

Depuis le début de l’année 2016, près de 163 afro-américains -souvent non-armés- ont été abattus par les forces de l’ordre aux Etats-Unis. Alton Sterling, Philando Castile, Keith Lamont Scott ou encore Alfred Olango… Tous ces noms renvoient à quelques unes des victimes qui ont fait l’actualité américaine de ces derniers mois, en raison de la brutalité et des circonstances de leurs décès qui s’apparentent à des bavures policières. Ces événements viennent raviver les tensions raciales que l’on pensait voir disparaître ou s’atténuer avec l’accession au pouvoir en 2008 de Barack Obama, premier Président afro-américain de l’histoire des Etats-Unis.

Grosse désillusion donc. Cette surreprésentation des Noirs et des Hispaniques (en proportion) parmi les victimes des violences policières témoigne de l’existence d’un véritable problème racial systémique qui peine à se régler. Des mouvements de contestation sur les réseaux sociaux (#BlackLivesMatter), à la mobilisation, multiforme, qui s’en est suivie (manifestations, prises de position de célébrités, affaire Colin Kaepernick…) plusieurs actions de résistance voient le jour pour tenter d’enrayer ce problème. Et pourtant, celles-ci restent difficilement quantifiables et mesurables quant à leur efficacité.

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Crédit Photo : Yana Paskova / AFP

Une initiative d’ordre économique cette fois – et qui s’inscrit dans ce courant de protestation – a récemment vu le jour dans la ville d’Atlanta aux Etats-Unis, aussi connue pour avoir été la ville natale du renommé Martin Luther King et un front important du mouvement des droits civiques des Noirs américains, pendant les années de la ségrégation raciale.

Elle consiste en un mouvement de contestation par l’économie : le « Buying Black », qui signifie littéralement « Consommer Noir/Acheter chez les Noirs ». Sa logique est simple : encourager les Afro-américains à investir et à acheter exclusivement au sein de leur communauté pour pénaliser « l’économie blanche » qui alimente un système raciste et brutal à l’égard des Noirs. En d’autres termes, cela revient à s’isoler économiquement en décidant en conscience d’acheter chez des Noirs, de déposer son argent dans des banques qui appartiennent et sont gérées par des Noirs… Et ainsi de suite.

Et ça marche. Bien que le mouvement soit encore très localisé (Atlanta, Etat de Georgie), il est amené à s’étendre dans d’autres villes américaines, à mesure que le concept est relayé par des personnalités noires. Dans un article du Huffington Post, on apprend par exemple que des célébrités afro-américaines comme Solange ou encore Killer Mike, rappeur et activiste, ont procédé, dans les semaines qui ont suivi les assassinats d’Alton Sterling et de Philando Castile, au transfert de leur fortune vers des banques tenues par des Noirs en signe de protestation contre cette injustice raciale. Ces influenceurs engagés ont dans la foulée appelé leurs pairs via les réseaux sociaux à faire de même via le hashtag #BankBlack. Résultat des courses : 8000 nouveaux clients en 5 jours pour la Citizens Trust Bank, seule banque « noire » d’Atlanta.

Des actions de résistance qui pourraient ravir à l’avenir les 23 entités bancaires détenus par des « noires » présentes sur le territoire américain, répertoriées par la Réserve Fédérale américaine.

Autre démarche de résistance économique qui s’inscrit dans la même logique : la création d’un site en ligne qui ne promeut que des commerces noirs.

« WeBuyBlack.com », c’est le nom de cette plateforme lancée et gérée par Shareef Abdul-Malik, diplômé de la Black Harvard (Howard University), où seuls des commerçants de la communauté afro-américaine sont en droit de vendre leurs produits. Chose que Shareef vérifie minutieusement avant approbation. L’inscription y est simple et gratuite. Seule contrepartie exigée : reverser 10% du prix de l’article vendu à la plateforme pour son développement. Une offre peu onéreuse donc, et une aubaine pour ces commerçants qui disposent ainsi d’un accès à un marché bien plus vaste pour leurs produits.

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Crédit photos : Site www.webuyblack.com

Le site est particulièrement bien fait et propose tous types de produits 100% made in « Black community ». Des produits ménagers, aux bijoux en passant par la décoration intérieure, il y en a presque pour tous les goûts. Et Shareef ne s’en cache pas, il a bien l’intention de continuer à développer son business pour permettre à sa communauté de consommer, à terme, exclusivement « Black ».

Ceux qui partagent la même logique que Shareef se défendent de toute logique ségrégationniste et discriminatoire. Il n’est pas question pour eux de ne plus travailler, intéragir et commercer avec les blancs mais plutôt de privilégier les siens au lieu d’alimenter économiquement un système qui, depuis trop longtemps, relègue officieusement –malgré d’indéniables avancées- ses minorités à un rang inférieur.

Plus qu’une volonté d’instaurer une « néoségrégation » par l’économie, ils estiment qu’il est quand même temps de réellement s’organiser économiquement pour espérer peser sérieusement dans le débat politique dans une Amérique extrêmement capitaliste. Autrement dit, « consommer noir » serait une manière de montrer le poids économique que représentent les foyers noirs dans la société américaine et faire ainsi évoluer les rapports de force, quand on sait qu’ils représentent près de 1000 milliards de dollars de revenus.

Cette cause n’est pourtant pas à l’abri de défis et beaucoup regrettent déjà les divisions présentes et futures qui se jouent au sein de la communauté afro-américaine et qui risquent, à termes, de freiner l’atteinte des objectifs d’un tel mouvement. En effet, beaucoup de noirs américains –souvent les plus riches- se sentent rarement ou trop peu concernés par ces luttes et ce genre d’initiatives.

Dans une interview donnée à France 24, Rokhaya Diallo, journaliste et auteure et réalisatrice des « Réseaux de la haine », analyse d’un bon œil cette volonté de s’organiser économiquement pour lutter contre un système oppressant. Il ne s’agit pas, pour elle, de fonder une société ségréguée mais bien au contraire, « d’organiser temporairement un système qui puisse permettre au noirs américains de s’élever au même niveau que leurs concitoyens blancs ».

Un moyen d’action qui pourrait perturber l’économie américaine et faire bouger les lignes s’il venait à s’inscrire dans la durée

Efficace ou non ? Il est primordial de rappeler tout de même que si les droits civiques ont avancé dans les années 1950 (notamment sous l’impulsion de figures comme Rosa Parks ou Martin Luther King), ce fut principalement grâce à des actions menées au niveau économique (boycott de société de transports). Un mouvement intéressant donc, qui peut être amené décoller si Donald Trump venait à être élu président. Ce qui pourrait s’avérer dramatique pour les minorités de ce pays.

 

 

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