Afin de palier l’abandon du CV anonyme, le gouvernement de Manuel Valls lance une campagne afin de lutter contre les discriminations à l’embauche. Une fausse bonne idée de plus, ou une réelle avancée ?

 

DiscriminationEmbauche
Affiches diffusées dans le cadre de la campagne gouvernementale « Les compétences d’abord »

 

A tout juste 1 an des prochaines élections présidentielles, François Hollande peine toujours à concrétiser la promesse phare de son quinquennat : inverser la courbe du chômage. Alors que la réforme du code du travail, la fameuse loi El Khomri, divise profondément la société française, la lutte contre les discriminations à l’embauche est devenu le nouveau cheval de bataille de l’équipe gouvernementale afin d’enrayer la montée inexorable du chômage en France. C’est ainsi que le gouvernement a lancé ce lundi 18 avril 2016 une campagne nationale visant à sensibiliser la société française sur le sujet. Pendant 15 jours, plus de 2000 affiches seront déployées sur l’ensemble du territoire national afin de dénoncer les discriminations liées à l’origine, avec pour slogan « Les compétences d’abord ».

« Un musulman est plus discriminé en France qu’un afro-américain aux Etats-Unis »

 

Quelles soient liées à l’âge, au sexe, à l’origine géographique, ethnique ou confessionnelle, les discriminations à l’embauche sont un véritable fléau sur le marché du travail. Bon nombre d’études ont été menées sur le sujet afin de mieux les connaitre, et ainsi, mieux les combattre. L’enquête la plus récente date d’octobre 2015 et est à l’initiative de l’institut Montaigne. De septembre 2013 à septembre 2014, l’auteure de cette étude, Marie-Anne Valfort, maître de conférences à l’université Panthéon-Sorbonne, a ainsi envoyé des candidatures fictives à plus de 6000 offres d’emploi pour des postes en comptabilité. L’objectif était de mettre en exergue les discriminations à l’embauche liées à la religion, et les résultats étaient pour le moins édifiants : un candidat perçu comme musulman pratiquant a deux fois moins de chances d’être convoqué en entretien qu’un catholique pratiquant (10,4% contre 20,8%). L’écart est encore plus grand si l’on isole les hommes : 4,7% contre 17,9%, soit presque du simple au quadruple. Ces discriminations frappent aussi les juifs pratiquants, mais dans une moindre mesure, puisque leurs chances d’être convoqués sont inférieures de 24% à celles des catholiques, un écart qui varie peu selon le sexe. « Les musulmans sont beaucoup plus discriminés par rapport aux catholiques en France que ne le sont les Afro-Américains par rapport aux Blancs aux Etats-Unis » affirmait Marie-Anne Valfort lors de la publication de cette étude.

 

Autre étude, avec des résultats tout aussi inquiétants : Selon une enquête de janvier 2015 réalisée par l’institut de sondage IFOP, « 85 % des demandeurs d’emploi estiment que les discriminations à l’embauche sont fréquentes et 43 % des victimes de discrimination à l’embauche ont abandonné leur recherche d’emploi ». 88% des personnes interrogées citent l’âge (au-delà de 55 ans) comme facteur le plus discriminant, devant le fait d’être enceinte (85 %), handicapé (77 %) ou obèse (75 %).

 

En partant du postulat qu’il est très difficile de prouver des actes discriminatoires, que faire face à ce « fait social établi et reconnu des acteurs politiques, de la société civile et de l’opinion publique » comme le soulignait l’INED dans son étude de 2009 intitulée « Les discriminations en France: entre perception et expérience » ?

 

Après le CV anonyme, le Testing

 

Jugé onéreux et globalement inefficace, le CV anonyme a été abandonné avant même d’être appliqué en raison de ses résultats peu convaincants lors de sa phase expérimentale en 2010. Pire : Contrairement à ce que à quoi l’on pouvait s’attendre, un candidat issu de la diversité postulant avec un CV anonyme avait près de deux fois moins de chances de décrocher un entretien qu’avec un CV classique. Intégrée à la loi sur l’égalité des chances du 31 mars 2006, cette mesure, pour le moins décriée, avait suscité la méfiance d’une bonne partie de la société.

 

Alors, avec cette nouvelle campagne « Les compétences d’abord », le gouvernement croit enfin tenir la bonne parade : le testing. De manière aléatoire, des entreprises (privées et publiques), proposant des postes à pourvoir, recevront de fausses candidatures dans le but de déterminer si elles mènent une politique d’embauche discriminatoire ou non. Les bons élèves se verront remettre un « label diversité », gage de leurs pratiques vertueuses en matière de recrutement. Quant aux fauteurs, la ministre du travail, Myriam El Khomri, s’est montrée très claire en déclarant qu’elle n’hésitera pas à sanctionner les entreprises pris en défaut et ira même jusqu’à publier leurs noms. Elle s’en est expliqué lors de la conférence de presse de lancement : « Les discriminations ne sont pas la conséquence de politiques de recrutement ouvertement racistes ou sexistes, mais de successions de petites décisions, de préjugés, parfois de petites lâchetés », avant d’ajouter que «à diplôme égal, il y a deux fois plus de chômage chez les jeunes des quartiers populaires, cela crée un sentiment d’humiliation terrible, cela montre encore les barrages, les frontières qui existent dans notre société ».
Le ministre de la ville, de la jeunesse et des sports, Patrick Kanner, abondait dans le même sens : « Un jeune diplômé qui se sent discriminé dans ces quartiers, c’est un jeune qui peut devenir une proie. Cela peut les amener à dire “La promesse républicaine, ce n’est pas pour nous”, et cette déception peut permettre des dérives, y compris vers l’économie parallèle, etc ». Les résultats de ce testing, qui sera réalisé sur plusieurs dizaines d’entreprises de plus de 1000 salariés, seront publiés en septembre prochain.

« Entreprises, prenez votre part ! »

Dans une tribune publié dans L’Express, Saïd Hammouche, le président-fondateur du cabinet de recrutement Mozaïk RH (dédié aux candidats diplômés des territoires les moins privilégiés) souhaite que ces entreprises tendent la main à cette diversité, non pas par charité mais parce qu’elle représente « un atout économique, un vivier de talents et un réservoir d’innovation dont notre pays ne peut plus se priver ». Il part d’un constat très simple : chaque année, 400 000 emplois ne sont pas pourvus en France. Son crédo : « sortir de la logique d’assistance et mettre le paquet sur l’inclusion économique des jeunes talents des banlieues ». Le CV anonyme ? Une fausse bonne idée pour lui. « Je défends l’opposé : affirmer les différences, valoriser la diversité des profils et des parcours, et non la masquer ou la lisser par crainte du relief. Changer le regard, et non le conforter dans ses habitudes et ses impensés », avant d’ajouter que « La diversité est – martelons-le – un avantage compétitif essentiel pour toute entreprise, pour toute économie. La standardisation des recrutements et le clonage des cadres et des élites ancrent les routines, accentuent les biais et, à terme, tuent l’innovation ».

A noter que l’article L1132-1 du code du travail interdit toute distinction entre salariés « en raison de son origine, de son sexe, […] de son orientation ou identité sexuelle, de son âge, de ses convictions religieuses… ». Un employeur coupable de discrimination risque jusqu’à trois ans de prison et 45 000 euros d’amende.

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