Médine : « Je fais de la musique pour déranger » 

A l’occasion de la dernière étape de son Démineur Tour sur le parvis de l’Institut du Monde Arabe, à Paris, le 30 septembre dernier, le rappeur Médine nous a accordé une interview sans mensonges. Autour d’une tasse de thé, de quelques pâtisseries et accompagné de son équipe, il évoque, non sans passion, sa tournée, sa musique, son public, mais aussi la laïcité, le terrorisme intellectuel, le bipolarisme de la réflexion et bien d’autres thèmes.

 

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EDINE… SON CAVANI?

 

Qu’est-ce que tu retiens de ta tournée ? Qu’est-ce qui te plait ou te déçoit ?

 

Rien ne me déçoit pour le moment. En même temps je te dis pour l’instant mais c’est la dernière date (il sourit), donc rien ne m’a déçu dans cette tournée. Tout s’est vraiment bien passé, j’ai beaucoup apprécié la proximité avec les gens, le réseau qui a pu se créer avec les différents acteurs sociaux, les associations… C’est que du positif. Sans parler qu’on a eu de la bonne musique à ciel ouvert comme ça sera encore le cas ce soir à Paris (interview réalisée le 30 septembre 2015, ndlr).

 

Est-ce que tu penses que la tournée en camion peut faire jurisprudence, sera reprise par d’autres rappeurs ?

 

Complètement, mais en même temps ce n’est pas moi qui l’ai inventé. Personne ne l’a concrètement fait dans le rap, mais dans le rock, il y avait des artistes qui tournaient en caravane, en bus. Pas que dans le rock d’ailleurs. Il y a eu Dieudonné, Daniel Guichard… C’est un concept qui a déjà été exploité dans d’autres domaines et disciplines.

 

A quel moment toi et ton équipe vous vous êtes dits, « tiens, on va faire ça, c’est une super idée » ?

 

C’était sur le tournage du clip de Reboot, un morceau qu’on a clippé au mois d’avril si je ne me trompe pas. C’était mon frère qui avait annoncé que ça serait cool qu’on parte en tournée dans ce camion-là. On a mis le son à fond dans la remorque, il y avait tout le monde du label Din Records qui était là, et ça donnait quelque chose de vraiment nouveau. On s’est pris au jeu, on a monté la tournée et trois mois plus tard on était sur les routes.

 

Étant en petit comité à chaque concert, tu étais proche de ton public. Et qui dit proximité dit forcément anecdotes…

 

En fait, comme on est confinés dans une remorque, on entend les gens parler, réagir. Il y en a certains qui se permettent de faire des commentaires à haute voix. Il y avait une vraie interactivité. On s’est pris des fous rires à s’arrêter sur des commentaires de certaines personnes.

 

Ça chambrait ?

 

Ça chambrait sévère. Il n’y a pas eu une seule date où ça n’a pas chambré justement. C’est ce qui est le plus intéressant et le plus marquant, selon moi.

 

Économiquement, j’imagine que tu ne t’enrichis pas en faisant cette tournée ?

 

Ce n’est pas du tout rentable en termes de modèle économique (il rit), en tout cas pour l’instant. On a une capacité d’autofinancement à 80%. Pour le reste, on a fait appel à des partenaires privés. Ça reste très peu rentable pour la structure. En même temps ce n’était pas le but premier, comme pour les autres actions culturelles que l’on a menées. On ne le fait jamais pour ça. C’est une vocation avant tout. Faire du rap engagé doit être une vocation. Si tu fais du rap en étant motivé par l’argent, jamais tu ne fais ce genre de tournée.

 

Tu penses que ton message est mieux transmis dans ce genre de concerts en petit comité ?

 

Ouais, il y a une qualité de l’information qui passe beaucoup mieux. Il y a moins de brouhaha, moins de chahut, pas de lumière pour tricher, pas de coulisses… On est vraiment dans une relation pure avec les gens, ce qui fait que le message passe beaucoup mieux. D’autant qu’on est quasiment à hauteur d’homme. La seule raison pour laquelle on est surélevés, c’est pour que les gens du fond puissent nous voir, pas pour être mis sur un piédestal. L’idée, c’est d’avoir une qualité de compréhension, d’information, de discussion avec les gens pour qu’on ressorte de cette expérience complètement chamboulé, parce qu’on vit une expérience particulière… Dans le camion, on sent la salle bouger sous nos pieds, on sent qu’il y a une proximité entre les gens, il y a une espèce de communion qui se met en route. Et puis derrière tout ça il y a une discussion qui en découle sur le parvis. C’est ce qui est intéressant.

 

 

« Je n’utilise la provocation que pour stimuler »

 

 

Pour en venir à ton œuvre sur le fond plutôt que la forme, pourquoi Démineur ?

 

Le démineur, c’est celui qui a la même science que le poseur de bombe, qui connaît les mêmes matières que lui. Ils ont la même science, pourtant, ils n’ont pas le même but. Il y en a qui stabilisent des terrains, les rendent accessibles, qui rendent possible la vie sur ces terrains tandis que les autres veulent terroriser, faire en sorte que la peur s’installe, qui minent le terrain, justement. Je voulais jouer sur cette ambigüité qu’on peut avoir quand on est musulman. C’est à dire qu’on a le faciès du poseur de bombes, car c’est malheureusement un cliché qui s’est imposé, un fantasme qui est véhiculé régulièrement dans les médias, mais que la majorité de ces gens sont des démineurs. On est davantage dans une démarche de désamorçage de ces sujets explosifs plutôt que dans celle de jeter de l’huile sur le feu.

 

Qui sont les mineurs d’après toi ?

 

Les mineurs ce sont les intellectuels faussaires, les populistes de notre époque, ce sont une partie de la sphère politique, de la sphère médiatique. Je pourrais les nommer mais je n’ai pas envie de le faire. Je le fais déjà assez bien dans cet EP-là et en concert à chaque fois. C’est, selon moi, une partie de l’intelligentsia française qui entretient un certain climat de peur pour véhiculer certaines idées et surtout pour faire leur propre commerce, pour augmenter leur audience… Alors certains le font à des fins électorales, je pense à la dissidence, à la blogosphère qui se sont créés un ennemi de toutes pièces qui est le juif et qui pensent qu’autour de ce commerce nauséabond, on peut fédérer des gens. Ce sont eux, les mineurs, qui rajoutent du flou sur beaucoup de sujets.

 

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BAIN DE FOULE – crédits: #TheDifference

 

Il y a un morceau en particulier qui a fait des vagues, Don’t Laik, dont le clip est aussi frappant que le texte. Comment s’est déroulé ce tournage, et quel était le but du clip aussi bien que du texte ?

 

Avec ce clip, on a fait quelque chose que l’on ne faisait pas auparavant, c’est à dire, reprovoquer. D’habitude, on avait un morceau qui était provocateur et que l’on désamorçait avec le clip. Là, on a fait du ton sur ton. On a provoqué une seconde fois. Parce que nous sommes dans une nouvelle ère, celle de l’image, je ne vais pas te l’apprendre, où il faut utiliser toutes les armes en sa possession pour transgresser, pour provoquer. C’est pour ça que le morceau Don’t Laik a été plus vilipendé que les autres. Parce que j’ai utilisé la provocation depuis le processus de création du morceau jusqu’à sa promotion par l’image. Ça a donc créé une réaction de la part des gargouilles de la République. C’était clairement voulu, programmé. En revanche, ce qui n’était pas programmé, c’était qu’il arrive juste après les attentats de Charlie Hebdo. Du coup, ça a créé une espèce d’incompréhension qui en réalité s’est avérée être à mon regard une révélation. Ça a été révélateur de savoir que des gens ne faisaient plus fonctionner leur appareil, leur cerveau, quand il s’agissait d’une provocation qui venait des quartiers populaires, qui venait de la classe populaire, qui venait de la communauté musulmane. On a un cerveau complètement stimulé quand il s’agit d’une provocation envers la communauté musulmane, mais on perd bizarrement son cerveau quand il s’agit d’une provocation d’une personne qui vient de cette communauté-là. C’était mon questionnement dans ce morceau, et surtout avec ce clip.

 

Quelle est ta définition correcte de la laïcité ?

 

Pour moi c’est une valeur qui est censée permettre aux gens de vivre ensemble, qu’importe leurs confessions. C’est donc forcément quelque chose d’inclusif et non pas d’exclusif comme certains voudraient que ce le soit. Ce n’est absolument pas antireligieux, ce n’est absolument pas prosélyte non plus. Et c’est là que le problème se situe actuellement. Il y a de nos jours un prosélytisme laïque dans lequel on va sur-revendiquer une laïcité antireligieuse. C’est là que d’autres personnes et moi-même intervenons.

 

Don’t Laik, qui est un hymne à la laïcité, est perçu comme tout le contraire par certaines personnes. Comment expliques-tu que ton message ne soit pas compris dans certains cas ?

 

Je pense que la provocation freine une certaine partie de la population et ça n’est pas sans raison que je l’utilise. Je ne fais pas de la musique pour entrer dans une galerie d’art, pour être vu comme un espèce de phénomène nouveau, quelque chose de purement artistique. Je fais de la musique pour déranger. Et forcément, quand tu souhaites déranger, tu créés des incompréhensions, tu créés une rupture avec une partie de tes auditeurs. Mais c’est ça le plus stimulant d’après moi. De créer la rupture, de lancer un débat sur la table. Imagine. On est dans un repas de famille, on parle simplement de la pluie et du beau temps… ce n’est pas marrant. Quand tu lances un sujet aussi pimenté soit-il, aussi subversif soit-il, tu découvres les personnalités des uns et des autres, et c’est là que certains se révèlent. D’autres se révèlent de manière positive dans le sens où ils auront une capacité d’analyse qui leur permettra de synthétiser des idées, etc. Je n’utilise la provocation que pour stimuler. Celui qui refuse la provocation ne souhaite pas se stimuler. Il a des idées préconçues et veut les conserver. Il ne cherche pas la vérité, il cherche à confirmer ses points de vue.

 

« Dans le débat Charlie, pas Charlie, il y avait tout un tas de personnes qui étaient majoritaires au milieu et qui disaient « moi je refuse de me positionner » »

 

 

On ne te voit pas souvent participer, non pas à des repas de famille, mais à des débats médiatisés. Est-ce que c’est un choix de ta part, ou est-ce que c’est parce qu’une certaine catégorie de l’art français est mise à part ?

 

C’est les deux. A la fois, je pense que je ne rentre dans aucune case, ce qui fait qu’on n’arrive pas à me cerner et qu’on peut absolument perdre le contrôle avec quelqu’un comme moi en face. Je ne suis ni une incarnation commode pour la communauté musulmane, ni une incarnation commode pour, comment dire, les politisés radicaux de notre pays, je parle de la gauche radicale, etc. Je suis à cheval sur plusieurs cases et j’aime cultiver cette complexité, cette nuance. Tout est polarisé aujourd’hui. Le débat est polarisé, les personnalités sont polarisées. Ce qui m’intéresse c’est donc d’être au centre de cette polarisation et de la dénoncer. Je ne rentre dans aucune case journalistiquement parlant et ça, c’est incompréhensible et inconcevable pour ce système-là. Après bien sûr, ça part aussi d’une volonté propre. Je choisis ce que je fais et ce que je ne veux pas faire. Je ne vais pas me jeter dans un piège en sachant que c’est un piège. Je tente justement de mesurer les interventions auxquelles je participe.

 

S’il y avait des émissions plus nuancées comme tu le dis, tu aurais plus de facilité à y participer ?

 

J’ai ici même (dans l’Institut du Monde Arabe, à Paris, ndlr) eu l’occasion de débattre avec Jack Lang, dans une émission qui s’appelle Toutes les Frances, sur France Ô. Ça n’a pas l’audience d’On N’est Pas Couché, l’audience d’un Salut les Terriens sur Canal +, émission à laquelle j’ai pu participer, mais ça reste des espaces de débat et d’échange et avec internet ainsi que toutes les émissions en replay, aujourd’hui, l’information est ultra diffusée, et nous on peut se la réapproprier pour l’ultra-diffuser encore derrière. Ce qui est intéressant, c’est de choisir ces espaces-là. Je n’ai pas envie de participer à un combat de coqs parce que la personne en face aurait des a priori ou voudrait conforter ses a priori avec moi. Je ne vais pas t’offrir ce plaisir.

 

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CRISTIANO MEDINALDO – Crédits: Sous-France

 

Étant à cheval sur plusieurs cases, comme tu le dis, tu te retrouves incompris par certains musulmans d’un côté, et d’une frange de la population qui n’aime pas forcément ce que tu représentes, ne serait-ce qu’au niveau du faciès. Quels sont tes points de désaccord avec les uns et les autres ?

 

Bah, déjà, c’est cette manie de ne pas accepter qu’il y ait des gens complexes, nuancés. Dans le débat « es-tu Charlie, n’es-tu pas Charlie ? », il y avait tout un tas de personnes qui étaient majoritaires au milieu et qui disaient « moi je refuse de me positionner dans ce débat-là, je refuse de me retrouver dans une case ou dans une autre. Je ne me définis pas comme les autres voudraient que je le fasse.» Autre exemple, dans le débat « radicaux contre laïques », idem, il y a des gens qui sont beaucoup plus nuancés, qui sont dans le « oui mais », « non mais ». Ils ont des arguments… C’est ce que je reproche aux deux camps cités, même si bien sûr il y a des désaccords plus prononcés que d’autres. Je pense à des faux combats que certains brandissent pour discriminer ou racialiser le débat. Mais le principal, c’est que ton terrorisme intellectuel, que tu sois de l’intelligentsia française ou que tu sois en bas de ton bloc à vouloir me faire la leçon avec tes trois, quatre rudiments d’une religion que tu penses maîtriser, je le refuse et je le combats.

 

Quels peuvent être les « faux combats » dont tu viens de parler ?

 

En premier lieu, il y a eu le combat sur la laïcité qui pour moi était inutile dans le sens où il n’y avait même pas à redébattre de ce qu’elle était. Il y avait juste à réfléchir à son sens premier, à la redéfinir par des moyens pédagogiques et même éducatifs plutôt que d’intimer que c’était une condition à l’obtention de la nationalité française. Ce débat-là a été polluant. Derrière, il y a d’autres débats, sur le féminisme par exemple où l’on voit encore des terroristes intellectuels fois qui prennent en otage le combat féministe pour le dévoyer. Je pense aux Femen, je pense à Caroline Fourest. Des gens qui ne se déplacent que lorsqu’il s’agit de taper sur la communauté musulmane… Et puis dernièrement, un truc qui me pollue vraiment, c’est ce débat entre musique et religion. Est-ce qu’en tant qu’homme de foi, on a le droit d’avoir une action culturelle, une utilité culturelle? Ça fait partie des sujets que je retrouve régulièrement dans mes discussions et c’est polluant voire déstructurant, notamment pour les adolescents.

 

Tu parlais tout à l’heure d’intellectuels faussaires, et, dans « Faisgafatwa », tu cites un homme, Edgar Morin, qui pour le coup est un vrai intellectuel…

 

(Il coupe) Je l’ai découvert récemment.

 

Qu’est-ce qui te marque dans sa pensée ?

 

La volonté de faire cause commune avec d’autres personnes, de fédérer, de dépasser les clivages, les cloisonnements, les idéologies, de dépasser les concepts, d’avoir une réflexion « transcourant ». C’est ça qui m’intéresse. D’être dans une démarche transcourante, de déborder aussi bien sur le communisme, aussi bien sur l’aspect spirituel. Comment dire… On peut très bien parler d’un Victor Hugo et tout de suite après parler du protestantisme sans avoir de complexe à le faire. C’est le mot. Être décomplexé des cloisonnements des uns et des autres dans le but de se rendre utile à la nouvelle génération. C’est ce qui m’intéresse chez Edgar Morin, et Edwy Plenel le fait aussi très bien.

 

De telles connaissances supposent de longues heures de lecture…

 

Oui, mais c’est de la lecture forcée (il sourit). Ce n’est pas naturel chez moi, je suis obligé de me forcer à lire. Ce n’est pas instinctif. Je n’ai pas reçu d’éducation qui m’exhorte à lire, qui me permettent la lecture facile. Je sais que c’est ultra important, aussi bien que le sport est important pour un équilibre de vie, donc je me force à lire. Le sport, ça fait chier d’en faire parfois… Faut que tu te lèves tôt, tu dois avoir une certaine hygiène de vie. J’aimerais bien manger sans faire attention. J’aimerais bien rester à la verticale toute la journée, mais non. Il faut qu’on fasse du sport parce qu’on sait que c’est nécessaire. La lecture, c’est pareil.

 

« Moi, je me revendique de Victor Hugo, de Brassens, d’Apollinaire… »

 

Quel regard portes-tu sur les faits divers ? On en retrouve pas mal dans tes morceaux depuis le début de ta carrière, via le story-telling notamment.

 

Je trouve que ça dépeint bien notre société. Je trouve que ce sont des petites scénettes, des histoires de la vie de tous les jours qui parfois exacerbent le mieux des phénomènes qui se déroulent sur le plan national voire international. C’est le même principe que le papa qui raconte à son fils une petite histoire pour lui faire passer certaines valeurs pour essayer de lui transmettre la générosité, l’ouverture, le sens du sacrifice, etc. Je pense qu’avec ces petites histoires on arrive aujourd’hui à véhiculer, à dénoncer, à critiquer, à avoir un vrai regard sociologique. Mais avec une petite histoire tu ne t’en rends pas vraiment compte en fait. La pilule passe beaucoup plus facilement quand elle est enrobée dans une espèce de d’enrobage « story-tellé ».

 

C’est un peu les Fables de La Fontaine 2.0 en fait ?

 

(il rit) Je n’irais pas jusque là.

 

Tu respectes un peu trop l’œuvre et l’auteur pour ça ?

 

Je respecte, oui. Et je me revendique de cette tradition de poète, de littéraire. Certains me refusent d’ailleurs l’accès à cette tradition. Parce que le rap ne serait pas une culture à part entière, que les rappeurs ne sont qu’un concentré d’ultra violence. Moi, je me revendique de Victor Hugo, de Brassens, d’Apollinaire… Je me revendique de cette filiation-là, qu’on le veuille ou non.

 

Qu’as-tu en commun avec ces grands noms que tu as cités ?

 

L’amour de l’écriture, l’amour des mots. L’envie de vouloir trouver le bon mot, la bonne formule. L’esprit de synthèse, la stimulation intellectuelle. Je pourrais t’en citer mille encore. La volonté de vouloir marquer son histoire, son époque avec l’écriture, avec l’encre, avec la plume. C’est ça qu’on a en commun.

 

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OH, UN AVION!

 

On parlait de story-telling un peu plus haut. Quelle est la difficulté d’un tel exercice ?

 

C’est d’être le moins pompeux. C’est faire en sorte que ça ne dure pas quatre heures, en fait. Et je me trouve toujours trop long sur les story-telling. Les morceaux durent sept, huit minutes, c’est trop long. Aujourd’hui il faut synthétiser en quatre voire cinq minutes, maximum. C’est l’exercice le plus périlleux.

 

Il faut trouver l’équilibre entre raccourcir le morceau au maximum et rester fidèle à l’histoire racontée…

 

(Il coupe) Voilà. Alors parfois on ne va s’attarder que sur une partie de l’histoire, on va essayer de synthétiser des idées, des moments. Bien sûr, des gens te diront que c’est impossible à faire, mais pour moi c’est un challenge.

 

Selon le site shakedatass.fr, tu es l’un des rappeurs dont le lexique est le plus riche. Qu’est-ce que tu penses de cette donnée ?

 

Ce n’est pas un critère. Je considère que ce sondage n’a aucune valeur. En tout cas pour moi. Le nombre de mots, le vocabulaire n’est pas un critère. Mes critères aujourd’hui, sont l’émotion que tu vas faire passer, le flow que tu vas y mettre, l’intensité que tu vas y mettre et, en dernier lieu, le contenu. Ça peut paraître bizarre ce que je te dis, j’aurais peut-être dû mettre le contenu en premier mais c’est comme ça.

 

C’est encore une histoire d’équilibre, finalement ?

 

Exactement, c’est un équilibre, un tout. Les mots que tu utilises pour faire passer cette émotion, cette intensité et ce contenu, peu importe qu’ils soient nombreux et variés. Tu peux dire des choses compliquées avec des mots simples. Ça ne m’intéresse pas de savoir si tu es celui qui a le plus de mots, de vocabulaire. Pour moi, ça n’a aucun intérêt de savoir ça. Ça fait juste partie des critères de ceux que ça intéresse, tout simplement. C’est comme les journalistes, tu sais. Eux, ils aiment bien te mettre dans des cases. « Toi tu fais du rap conscient, toi tu fais du rap hardcore, toi tu fais du rap bling-bling » Mais moi je fais du rap, c’est tout, gros. Je fais du rap, évidemment avec des sonorités plutôt hardcore, mais je fais avant tout du rap. Si t’as besoin de me classifier, c’est que t’as déjà un problème avec moi.

 

D’après les critères que as cités, qui sort du lot dans la sphère du hip-hop français ? Qui est réellement digne de respect dans ce game ?

 

C’est une question trop compliquée que tu me poses. (Il hésite). Mais je tiens vraiment à y répondre. (Silence). Ah, c’est trop dur comme question, parce que là je vais te répondre avec les indicateurs du moment et ce n’est pas forcément correct. (Il réfléchit à nouveau) J’ai beaucoup aimé le dernier Lefa. Je trouve qu’il y a une espèce d’équilibre entre le contenu, le contenant, le flow, les musicalités, l’attitude, le charisme. Chez Lefa, il y a ça, comme il y avait ça chez Salif qui n’est plus là. Après chez les autres que j’aime beaucoup manquent de contenu… En fait, je pense que ça serait Lino. Ouais, Lino serait la bonne personne. Pour moi, son dernier album, ce n’est pas encore l’album que j’attends avec l’équilibre parfait. Ça manque de sonorités très actuelles. Mais je sais qu’il a le potentiel pour le faire.

 

 Questions en vrac

 

Changement de sujet total. Où en est le projet de Ligue avec Kery James et Youssoupha ?

 

C’est en stand-by. On n’arrive pas à coordonner nos emplois du temps. Ce n’est même pas dans nos sujets de discussion pour l’instant. Chacun est dans son projet, dans son album, dans sa tournée… On ne s’est pas revus pour l’évoquer.

 

Tu avais aussi un projet d’académie de rap comme passerelle vers les grandes écoles. Pareil, ça en est où ?

 

En fait c’est une académie qui devait regrouper sport et culture. J’ai déjà un pied dans la culture à travers mes activités artistiques. D’ailleurs, la tournée Démineur m’a permis de rencontrer beaucoup d’interlocuteurs potentiellement acteurs de cette académie-là. Concernant la partie sportive, je suis président d’une association sportive de boxe anglaise et je suis en train de développer certaines activités sans même avoir de temple. Je n’attends pas d’avoir ce temple pour pouvoir m’organiser.

 

Qu’est-ce que tu penses de cette tendance au complotisme que l’on constate un peu partout?

 

C’est de la merde, ça me casse les pieds. Qu’on en finisse vite. Ça jette le flou, ça sclérose, ça créé de l’immobilisme dans les quartiers. Ça crée de la discorde entre les gens, ça sépare des familles, ça sépare des amis, c’est vraiment de la merde. Bien sûr, il y a des phénomènes géopolitiques que l’on ne peut ignorer, mais parsemer ça en quelque chose de… comment dire… en une idéologie qui dominerait tous les niveaux de notre vie et appliquer cette méthode à tous les degrés de notre vie, c’est complètement fou. C’est une démarche folle. Ça donne des « Médine est un franc-maçon. » Ça donne des frères qui prient à côté de moi à la mosquée, qui peuvent avoir des attitudes négligentes voire irrespectueuses parce qu’ils savent que j’accède à des plateaux télé, à des émissions de radio. Mais quelle arborescence tu as fait dans ta tête pour avoir cette attitude ? Quel cheminement ?

 

En gros ils pensent que tu es une marionnette…

 

Voilà. Ça ne fait que séparer des gens, donc vite qu’on en finisse. Je suis bien content que la dissidence soit en berne et j’espère qu’elle ne reviendra pas.

 

Dernière question. Qu’est-ce que tu feras après la musique ?

 

Après la musique je ferai de la musique. Ça répond à ta question ?

 

Seulement en partie.

 

Je ferai de la musique, j’en produirai, j’en accompagnerai, j’en écrirai pour d’autres. Après la musique je ferai de la musique, car je ne la conçois pas comme un contenant. C’est un contenu qui permet de véhiculer tout un tas de choses.

 

Propos recueillis par William Pereira

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