Activiste pour la paix installée devant la Maison Blanche, elle occupait le trottoir d’en face depuis des décennies, pour protester entre autres contre la prolifération nucléaire et pour la justice. Le visage bronzé et envieilli par ses années de militantisme, elle avait l’habitude de porter une étrange perruque ornée d’un foulard et paraissait quelque peu à part, dans son monde. Concepcion Picciotto – « Connie » ou « Conchita » pour les intimes – est décédée ce lundi 25 janvier 2016, à 80 ans, au N Street Village de Washington, un centre d’hébergement pour femmes sans abri situé à 15 minutes de la tente de fortune où elle militait depuis maintenant 35 ans. Récemment affaiblie à la suite d’une chute, la cause immédiate de son décès demeure néanmoins inconnue. Retour sur l’histoire de l’activiste au sit-in interminable.

 

CONNIE. PHOTO : SKYZO/LEILA.K
CONNIE. PHOTO : SKYZO/LEILA.K

 

Si vous avez eu l’occasion, au cours des 35 dernières années, de jouer les touristes dans la capitale fédérale des Etats-Unis, vous l’avez sûrement déjà rencontrée ou du moins aperçue. Qu’il vente, pleuve ou neige, cette activiste américaine d’origine espagnole était installée devant le 1600 Pennsylvania Avenue, à quelques mètres de l’entrée de la maison de l’homme le plus puissant du monde, sous un abri de fortune orné d’écriteaux faits mains appelant à la paix et à la justice. Concepcion y voyait défiler quotidiennement des hordes de touristes. Mais tout cet engouement sonnait faux pour ce petit bout de femme qui ne parvenait pas à saisir l’indifférence des passants :

 

« Les gens viennent prendre des photos de la Maison Blanche sans prendre conscience de ce que les Etats-Unis font avec l’argent du peuple. Au lieu de servir à développer la militarisation et à acheter de plus en plus d’armes, il devrait être investi dans des programmes sociaux.», disait-elle.

 

Elle n’hésitait pas à interpeller les passants, souvent à l’écoute, bien que certains restaient perplexes face à des propos frôlant parfois la paranoïa, pour les sensibiliser aux problèmes et aux injustices qu’elle disait combattre. De sa lutte contre les armes nucléaires, à la lutte contre les émissions de CO2, en passant par sa virulence contre la corruption et l’emprise du lobby sioniste sur la politique américaine, elle espérait voir régner de son vivant la paix. Attristée par l’inhumanité grandissante des conflits dans le monde, elle voulait de par son action, contribuer à sauver l’humanité des affres de « ces puissants qui nous pillent pour leurs intérêts » et incitait les touristes qui voulaient bien s’arrêter près d’elle, à adopter des actions de résistance, aussi petites soient-elles, et à ne jamais se taire. Elle était devenue une réelle institution ambulante dans la ville des institutions américaines. On la photographiait comme on photographiait la Maison Blanche, le Capitole ou la statue d’Abraham Lincoln. Certains lui glissaient une pièce, qu’elle se faisait une joie d’échanger contre un petit cailloux blanc symbole de paix.

 

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Intimidations, menaces et arrestations

 

Pour survivre, Concepcion mangeait ce qu’on lui apportait : des soupes, des sandwichs…Elle utilisait les toilettes des restaurants et cafés voisins, allait parfois prendre une douche dans un foyer pour SDF. De sa place, elle y a vu se succéder des Ronald Reagan, Bill Clinton, Georges Bush ou encore Barack Obama. Tous sont passés devant son campement de fortune, pas un ne s’est arrêté. Un militantisme acharné qui dérangeait et ne lui a pas valu que des admirateurs.

 

Son combat dérangeait et lui valait d’être régulièrement maltraitée, importunée pour une lutte qu’elle jugeait pourtant en conformité avec le droit à la liberté d’expression inscrit dans la Constitution américaine. Pas assez « folle » pour être internée ou la faire plier bagage, elle usait de ce droit et de son courage pour poursuivre son combat. « J’ai souvent eu des contacts avec la police, j’ai été arrêtée de nombreuses fois. Pourtant, je ne fais rien d’illégal. Le gouvernement viole notre droit à la liberté d’expression. Le Président parle encore de liberté pour tous mais c’est de l’hypocrisie. »

 

Mais du haut de son mètre 50 et de son âge avancé, elle ne se laissait aucunement intimider. «On m’a tabassée, arrêtée et gazée à plusieurs reprises. Mais je ne me laisserai pas intimider», disait-elle avec fermeté. Des années de sit-in qui ont forgé un caractère bien trempé loin de ce qu’elle était en arrivant sur la terre des opportunités il y a plus d’un demi-siècle.

 

 Rêve américain et décadence

 

Arrivée chez l’Oncle Sam à l’âge de 18 ans en provenance de Vigo, ville portuaire de Galice, au nord de l’Espagne, Concepcion décroche un boulot de secrétaire à l’ambassade espagnole de Washington. La jeune immigrée vit le rêve américain : elle épouse un businessman italien à l’âge de 21 ans, achète une maison puis ensemble, ils décident d’adopter un enfant en Argentine. Ce bonheur sera de courte durée.

 

En 1974, le couple se sépare. Le divorce ne tourne pas à l’avantage de Concepcion, qui entame une longue bataille juridique pour obtenir la garde de sa fille adoptive, Olga. Sans succès. En 1979, elle décide alors de chercher de l’aide à Washington auprès d’officiels. Mais en vain. Elle prône alors être victime d’une « conspiration » orchestrée par son ex-mari, qui aurait selon elle organisé une adoption illégale – avec la complicité de docteurs, d’avocats et du gouvernement.

 

Désespérée, ayant tout perdu, et résignée, elle n’imaginait pas une seconde ce que le destin lui réservait. En 1981, elle rencontre « Thomas », de son vrai nom William Thomas Hallenback, un activiste pour la paix qui protestait devant la Maison Blanche depuis deux mois. Inspirée par son histoire et sa détermination, et n’ayant plus rien à perdre, elle décide de se joindre à lui dans sa lutte pour la justice et la paix. Ses espoirs de revoir sa fille un jour étant partis en fumée, elle voyait en cette lutte un moyen d’aider à son échelle d’autres enfants à travers le monde.

 

Ils furent rejoints par une dénommée Ellen Benjamin en 1984, qui ne tarda pas à épouser Willliam, éveillant des soupçons chez Conchita qui, assurément jalouse, la pensait malhonnête et opportuniste – elle lui imputait l’intention de courir après son argent. Mais malgré cette « tension perpétuelle », selon le Washington Post, le trio a protesté côte à côote pendant un quart de siècle.

 

William mourra en 2009, la laissant poursuivre seule – en son honneur disait-elle – ce combat qui gagnait de jour en jour en visibilité à Washington. Elle aurait pu choisir une vie différente mais le compromis n’était pas son fort. Après 35 ans de combat sans résultat concret, il n’était pas question d’abandonner. « Aujourd’hui, plus que jamais, je dois continuer à me battre. La situation ne fait qu’empirer, il n’y a plus de place pour la dignité humaine », disait-elle en juillet dernier.

 

Concepcion Picciotto en avait conscience, c’était ici, à quelques mètres des somptueux salons de la Maison blanche, qu’elle finirait sa vie. « Une mort lente, un sacrifice », prédisait-elle. Mais qui, aux yeux de cette puriste, faisait sens. « J’attends le jour où le monde sera en paix et ce depuis 35 ans. Je continuerai à attendre 30 ans encore s’il le faut ! » La vie ne lui offrira pas cette chance.

 

Héroïne ou folle à lier – des réserves ont été émises concernant sa santé mentale – son histoire et sa lutte intriguaient. Skyzo, parano ou tout simplement pacifiste ascétique, peu importe, elle aura au moins eu le mérite d’avoir donné un sens à sa vie. Une lutte pacifique pour la paix et contre le nucléaire qui forcent le respect, dont l’impact reste malheureusement difficilement quantifiable, mais qui aura tout de même servi à conscientiser des touristes pas toujours au fait de ces questions. Conchita restera la militante la plus célèbre des Etats-Unis.

 

Reste à savoir si quelqu’un reprendra le flambeau au coin de Lafayette Square.

 

Vidéo du Washington Post sur Connie : www.washingtonpost.com/video/c/embed/4731af6c-c442-11e5-b933-31c93021392a

 

 

 

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